Souvenirs de « Al-Tahrir » (52)

Souvenirs de « Al-Tahrir » (52)

Bataille pour d’adjuger le soutien du roi…
Durant cette féroce bataille, la Troisième force, dirigée par Ahmed Rédha Guédira -qui représentait ouvertement les intérêts de la France- parviendra à gagner le Prince héritier à sa cause, l’amenant à s’engager dans le jeu des influences sur feu Mohammed V, et à prendre une position franchement hostile à l’égard du cabinet Ibrahim. Cette hostilité sera telle qu’elle revêtira, à plus d’une occasion, un caractère pratiquement public. C’est ce qui advint, par exemple, en juillet 1959, quand feu Mohammed V -qui souffrait d’un problème d’amygdales- se rendit en Suisse pour se faire soigner, délégant ses compétences gouvernementales au Prince héritier Moulay Hassan. Comme le Roi avait décidé de se rendre ensuite à Paris, il était convenu que le Premier ministre devait le rejoindre à Genève avant de la précéder pour préparer son arrivée en France. Aussi s’étonna-t-on, le 18 juillet, d’entendre annoncer que le Prince héritier et le Premier ministre allaient se rendre tous deux auprès du Roi à Genève. A l’évidence, il s’agissait de quelque différend que les deux parties désiraient soumettre à l’arbitrage du Souverain. La presse française mettra cela à profit : dans des articles publiés par certains journaux -dont ”Paris presse”, ”France Soir”, ”Le Figaro” et ”Le Monde”- et reproduits par al-Tahrir, on pourra lire que ”des différends opposeraient le Prince héritier à certains membres du gouvernement, à propos de la décision à prendre concernant les affaires financières et économiques”.
Ces publications prévoiront même la chute imminente du gouvernement Ibrahim, à cause de ce ”différend opposant le gouvernement au Palais”. La radio nationale réagira en rendant public un commentaire reflétant le point de vue du gouvernement. Dans ce communiqué, reproduit par ”al-Tahrir”, on pourra lire que ”les colonialistes français sont abasourdis par les pas géants que notre pays, sous la direction du Souverain, réalise vers l’accomplissement de la libération économique et militaire, en adoptant une politique extérieure absolument indépendante, et en maintenant son soutien aux peuples aspirant à la liberté (…). Loin d’atteindre l’objectif consistant à influer sur la position du Maroc vis-à-vis des relations économiques avec la France, cette campagne tendancieuse risque au contraire de nuire à ses instigateurs.” Mais soudain, on annonça, vers le début août 1959, que le Roi avait décidé de rentrer au pays pour se faire opérer des amygdales dans son palais à Rabat -alors qu’il était prévu de se faire opérer à Paris. Pour l’AFP, cette décision s’expliquait par la ”gravité de la situation intérieure au Maroc”. Nombre de ces articles -où la presse française se montrait franchement hostile au gouvernement Ibrahim, dont elle jugeait la chute imminente- seront d’ailleurs reproduits par ”al-Tahrir”, tel cet article publié le 4 août 1959, sous l’intitulé : ”Le colonialisme français contre le gouvernement de Sa Majesté. La propaganade française souhaite la chute du gouvernement Ibrahim. Le peuple est déterminé à faire échouer le complot des colonialistes.” Un autre article, publié par ”L’Aurore” et repris par ”al-Tahrir”, insistait sur le désordre qui, selon l’auteur de l’article, règnerait dans le pays, et faisait de ce prétendu désordre le motif du retour du Roi. ”Le Parisien” libéré évoquera, lui, le différend opposant le Prince héritier au Premier ministre, et se lancera dans des conjectures quant aux récents déplacements des trois hommes d’Etat. ”Paris journal” ira, pour sa part, jusqu’à décréter que le retour soudain du Monarque n’avait d’autre motif que de prévenir un imminent coup d’Etat!

5- le Roi approuve les dispositions économiques
”Al-Tahrir” prendra sur lui de donner la réplique. Ses articles explicatifs constitueront une sorte de pression démocratique, qui culminera avec le numéro du 28 août 1959, où l’on pourra lire ce titre, étalé sur toute la largeur de la première page : ”Le peuple marocain se demande pourquoi les décisions économiques n’ont pu jusqu’ici être proclamées.
Tant que cette proclamation n’aura pas été faite et ces décisions mises en application, le peuple continuera à se poser la question.” Trois jours plus tard, le cabinet royal rendra public un communiqué annonçant que ”Sa Majesté le Roi a décidé d’entreprendre des consultations avec les partis et autres instances politiques, au sujet des dispositions de libération économique.” Sa Majesté mettait ainsi à mal les ennemis de la libération économique, acculés désormais à fournir les preuves de ce qu’ils avançaient.
Vingt jours après, Sa Majesté fut informée des réponses des parties consultées : réponses allant de l’approbation inconditionnelle, aux réserves -d’ailleurs très faiblement étayées. Réuni le 16 octobre 1959, le Conseil gouvernemental ratifiera enfin ”les dispositions monétaires, financières et économiques qui sont à même de pourvoir aux besoins de tous les citoyens”, dont essentiellement la séparation du franc marocain d’avec le franc français, et l’adoption d’une nouvelle unité monétaire nationale, le dirham, valant cent francs. Sous l’intitulé ”Une grande victoire pour le Roi et le peuple”, ”al-Tahrir” annoncera la nouvelle dans son numéro du lendemain, insistant sur ”la solidarité entre le Roi et le peuple, rocher sur lequel sont venus se briser tous les complots et toutes les machinations”.

• Par Mohammed Abed al-Jabri

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