Un vendredi par moi

Un vendredi par moi

Presque simultanément, Fouad Laroui et Abdelwahab Meddeb ont mis sur le marché leurs derniers-nés. «Une réfutation personnelle du totalitarisme religieux»* pour le premier et «Contre prêches»** pour le second. Avec cette belle paire, on est au cœur de l’actualité et pour longtemps. La démarche des deux auteurs va dans le même sens, fixe le même horizon : ramener l’islamisme à la raison. Au sens philosophique du terme. Mais aussi dans tous ses autres sens quand il s’agit des islamistes, les plus intégristes en premiers.

Fouad Laroui, on l’a découvert avec «Les dents du topographe», à Khouribga, en confrontation avec la raideur technocratique dans sa splendeur. D’autres titres sont venus garnir sa production. Entre autres «De quel amour blessé», «Méfiez-vous des parachutistes» et un recueil de nouvelles, de qualité inégale, «Tu n’as rien compris à Hassan II». La dérision lui sert de kalachnikov. Il est de ceux qui croient qu’on ne désarme jamais mieux ses adversaires que par l’humour. Sauf quand ils n’en ont aucun. C’est le cas des intégristes. Il m’est arrivé de passer de bons moments avec ses écrits, mais j’attends encore de lui le roman.

Abdelwahab Meddeb est un profil plus académique dans l’écriture. Son œuvre, sa réflexion et son travail se consacrent depuis des années à la chose religieuse. Lauréat du prix François Mauriac pour «La maladie de l’Islam» en 2002, il revient à la charge une année plus tard avec «Face à l’Islam» avant de conclure deux ans et demi de chroniques radiophoniques avec son actuel ouvrage. Poète et écrivain, une bibliographie fournie, il est naturellement dans son rayon lorsqu’il traite de l’Islam.

Ce qui ne veut pas dire que Fouad Laroui, au cursus plus scientifique, se force. Depuis qu’il a découvert il y a plusieurs années que l’Islam a été condamné par des Musulmans à travers la condamnation d’Ibn Rochd, l’écrivain n’a eu de cesse de démontrer que le Coran et la Sounna sont victimes des exégètes. Avec truculence, il en chatouille les aisselles. D’aiguille en aiguille, il débouche sur Ibn al-Muqaffa’ et son constat : «Les juristes musulmans arrivent à des conclusions parfois divergentes.» Il n’en faut pas plus à Fouad Laroui pour rappeler leur faillibilité et faire douter de leur «prétention de mettre leurs déductions sur le même plan que la Coran.» Et donc d’en discuter les fondements. Comme en écho, Abdelwahab Meddeb, à travers un ouvrage riche et original, en est convaincu : «il importe de ne pas déserter le front du discours, y séjourner avec vigilance.» Plus que jamais, il «nous incombe de diffuser des notions, des concepts pour nous familiers, mais inouïs pour le sens commun islamique. A nous d’adapter les idées, la palette intellectuelle, qui devraient colorer l’univers mental de ces gens.»

Le dessein est noble. Re-expliciter ce que nous vivions comme allant de soi, ne nécessitant aucun échange. Dans notre région maghrébine, ils sont ainsi quelques uns à s’y essayer. Les Marocains Abdellah Laroui et Mohamed Abed Al Jabri, l’Algérien Mohammed Arkoune, les Tunisiens Ahmed Talbi et Youssef Seddik, pour ne citer qu’eux, ont déjà abordé le vaste sujet, chacun selon sa propre discipline et sensibilité. Je me demande pourquoi Abdelkébir Khattibi snobe l’effort, mais la propension des intellectuels à revenir aux ancrages de la religion pour mieux les adapter à l’avenir, se fait de plus en plus forte. Un heureux évènement. Demeure un obstacle de taille. Ce débat vital reste le doux prisonnier des livres. Il se déroule en dehors de la sphère qui en est le cœur de cible à l’instant même où ceux dont on « devrait colorer l’univers mental» enflamment les cœurs par des concepts simplistes répondant à des besoins simples.

 *Robert Laffont
 ** Seuil    

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