Un vendredi par moi

La publication récente du rapport du Conseil supérieur de l’enseignement a constitué un nouveau prétexte d’une montée au créneau pour tous ceux qui craignent pour l’avenir de la langue arabe au Maroc. Des associations, des partis et courants politiques ou de simples individualités culturelles vivent une sorte d’inflammation d’autant plus incompréhensible qu’elle s’exprime en termes émotionnels devant une menace qui mettrait en péril les fondements même de notre société. Conférences, éditoriaux, pressions plus ou moins amicales sur le Premier ministre et le gouvernement, les cris au loup n’épargnent aucun champ. Religieux vivant en transe avec la «sacralité» de la langue, panarabistes nostalgiques ou puristes s’alarmant de l’OPA du dialectal sur l’arabe classique reprochent avec fébrilité au rapport du CSE son silence, délibéré selon le conseiller royal Abdelaziz Meziane Belfquih, sur la langue de l’enseignement.     

J’ai déjà eu à écrire ma façon, très simple, de poser la problème* : tout mode d’expression, comme les hommes qui l’utilisent, naît, grandit et s’il ne réussit pas à se transformer, disparaît. L’histoire de l’éclatement du latin, aujourd’hui encore langue liturgique et de référence biblique, est de ce point de vue édifiante. Elle indique comment le développement des pantois et des langues vernaculaires peut être porteur de progrès. Tout est dans l’art et la manière d’appréhender la réforme de la langue. Enfin, on n’est pas plus musulman quand on domine la langue arabe, et on n’est pas moins patriote quand on ne connaît que le dialecte. Mais le problème tel qu’il se pose post rapport du CSE revêt une dimension autrement plus cruciale. La langue arabe, pour l’instant unique langue constitutionnelle du Royaume, est confrontée dans les faits à la promiscuité que lui impose le français ainsi qu’à la montée de la revendication, essentiellement ici linguistique, de l’amazigh. Une réalité conflictuelle que la Maroc doit gérer sans s’exonérer de la question qui fâche: l’arabe doit-il, peut-il être la langue de l’apprentissage et donc du développement ? Ou se doit-il, au même titre que l’amazigh, revoir son ambition à la baisse et se limiter, au moins pour un temps, à une fonction de liant identitaire ?

Bien plus que la simple maîtrise de la langue arabe au bout de cinq mille heures d’études, c’est la fonction dévolue à cette langue à un temps précis de notre histoire qui devrait nous préoccuper. Plus tard, peut-être, quand notre propre développement l’aura enrichi, l’arabe retrouvera-t-il sa centralité. Pour l’instant, l’urgence dicte de penser aux reconversions douloureuses mais nécessaires. Le problème, épineux, impose également de se saisir de la question du français sans complaisance. Notre cœur n’a pas à amputer notre raison. L’humanité speak english ! A peine plus de deux cent millions de personnes utilisent la belle langue de Molière dans un monde qui compte presque un milliard et demi de locuteurs d’anglais qui est la langue maternelle ou officielle d’une cinquantaine de pays. L’essentiel des autres l’a adoptée comme seconde langue. Il est la clé des savoirs, littéraire, scientifique ou technologique. C’est son langage que parlent les finances et l’économie et c’est aussi en son nom que se fait ce qu’il y a de mieux et de dense dans la recherche. Ce sont encore ses mots qu’utilise l’Internet et ce n’est certainement pas un hasard si les Oscars du cinéma sont mieux cotés que les Césars. Plutôt on y ira, mieux ça vaudra.

* Cf. ALM du 27 juillet 2007

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