Un vendredi par moi

La dualité conflictuelle de l’arabe et du français est depuis l’indépendance un sujet récurrent dans toutes les polémiques sur la place de l’une ou de l’autre dans le fonctionnement du Maroc. A la complexité du sujet, est venue s’ajouter ces dernières années l’invitation à donner toute sa place à l’amazigh et à reconvertir l’arabe en dialectal. Si l’adoubement de l’amazigh comme une composante essentielle du Maroc trouve naturellement son droit de cité même chez les plus fondamentalistes de l’arabophonie contraints au politiquement correct, l’appel à la dialectisation de l’arabe provoque par contre la furie de plusieurs milieux attachés à la pureté de la langue. Ils vivent souvent cette revendication, non sans raisons, comme une poursuite insidieuse du complot colonial contre l’identité marocaine. De ce fait, les polémiques qu’engendre la question sont rarement sereines, mais je dois admettre que la sortie que vient de faire Noureddine Miftah dans Al-Ayam contre les positions de Réda Benchemsi qui revendique dans Telquel pas moins que la constitutionnalisation du dialecte, ne manque pas de truculence ni de pertinence. La constitutionnalisation donc du dialectal. C’est original mais je demande à réfléchir tant je suis sensible à l’argumentaire de Noureddine Miftah qui explique subtilement que l’arabe classique constitue avec le dialectal deux sœurs qu’on ne peut raisonnablement opposer. C’est précisément cette consanguinité qui me paraît intéressante et devrait en principe permettre sans difficultés une alimentation mutuelle entre ces deux expressions de l’arabe. Car s’il est vrai que parmi les partisans d’une dialectisation de l’outil de travail on retrouve tapis derrière le buisson ceux à qui il ne viendrait pas à l’idée d’utiliser le français autrement que dans sa pureté, il n’est pas moins vrai que l’arabe a besoin d’enrichissement, d’élagage et de simplification. Pour le reste, je répète que c’est le sous-développement de l’homme arabe qui fait le sous-développement de la langue arabe, et non l’inverse.

J’éprouve par ailleurs la même colère  que Noureddine Miftah contre l’utilisation du français comme instrument de la reproduction des élites en circuit fermé, la langue étrangère devenant ainsi un générateur de la dualisation de la société marocaine. Pour autant, cette triste réalité ne devrait pas servir d’arbre derrière lequel on cacherait la forêt de nos problèmes. Il y a effectivement plus de locuteurs de la langue arabe que du français à travers le monde. Mais malgré sa régression devant la vitalité de l’anglo-américain, la langue de Molière reste encore porteuse du savoir intellectuel, scientifique et technologique qui est celui de la puissance française, moyenne certes, mais puissante. Sans doute encore la renaissance de l’hébreu, 17ème siècle après avoir été décrété langue morte, est un «miracle» qui devrait nous inspirer. Mais en sachant que c’est un miracle qui ne doit rien à l’incantation ou aux forces occultes et moins encore à une supériorité innée. La repousse de l’hébreu a été planifiée et soutenue par tout ce que le gotha juif compte d’esprits brillants. Durant le 20ème siècle, celui de tous les progrès, plus de trente prix Nobel de physique ont été attribués à des Juifs à travers le monde et on les retrouve d’ailleurs dans tous les autres circuits du savoir. Un hasard ? Non, ni non plus un don du ciel, mais du travail. Si bien que lorsqu’ils ont occupé la Palestine et voulu hébraïser leur enseignement, ils avaient à leur disposition un capital humain maîtrisant l’ensemble du parcours : la science à reproduire en hébreu, la langue d’origine de la matière et l’hébreu, langue réceptacle de la greffe. Au lieu de démonter ce mécanisme pour mieux le saisir, certains parmi nous cherchent à savoir si le commerce des chiens est licite ou religieusement frappé d’interdit.

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