A bâtons rompus : Châabane : «Le gharnati résiste aux aléas du temps»

A bâtons rompus : Châabane : «Le gharnati résiste aux aléas du temps»

ALM : Pour certains, le gharnati est une musique qui fait partie du passé, pour d’autres, c’est le contraire. Comment présentez-vous cet art ?
Nassraddine Châabane : Le Gharnati est par excellence la musique qui fait la fierté de tous les habitants d’Oujda. Art séculaire, transmis jalousement et fièrement de père en fils ; mode musical convoité à plus d’un titre et sceau gravé dans la réalité musicale de l’Oriental.
Au-delà de sa spécificité et de son originalité, c’est un style de vie qui touche la musique, les vêtements de cérémonies, la gastronomie et l’art de vivre. En somme, un ensemble de coutumes raffinées avec un héritage riche en traditions et chants d’inspiration andalouse. Une sorte de symbiose musicale entre diverses sources émanant des traditions arabo-judéo-andalouses.

Au-delà de cette définition, le gharnati est une musique avec ses mélodies de base et sa thématique poétique. Peut-on avoir une idée sur ses spécificités ?
L’orchestration est exécutée à l’unisson par un groupe de musiciens dirigé par un maestro qui se fait remarquer par ses ornements interprétatifs. Le «Mounchide» en gharnati est aussi un musicien. C’est la règle d’or. «Tu ne peux être un chanteur si tu ne maîtrises pas un instrument», répètent tous les maîtres d’Oujda à leurs élèves. Cette orchestration tolère l’interprétation individuelle quand elle est d’un apport ornemental. Quant aux thèmes abordés, ce sont ceux chantés par la poésie arabe classique qui loue les vertus de l’amour, de la nature et de Dieu. Cette thématique s’appuie sur une série de douze Noubates qui s’enchaînent selon un mouvement cadencé en sept modes, à savoir l’Istikhbar, la Touchia, le M’ceder, le Btaihi, le Derj, l’Insiraf et le Khlass.
Pour ce qui est des instruments, on peut les regrouper en cinq sous ensembles. Les instruments à cordes : le luth, le qanoune, la mandoline, la kouitra et la guitare. Un instrument à cordes frottées : le r’bab. Un instruments à vent : le raï.
Des instruments à percussion tels le tar, la derbouka et parfois le banjo. Les instruments modernes comme le violon, le piano et le violoncelle.

Comment ce genre a été sauvegardé alors qu’Oujda a été sujette à toutes les influences venues du Machreq et de l’Europe, notamment sous le protectorat ?
Oujda est le berceau du gharnati dans sa variante marocaine. Des spécialistes en la matière, Mahmoud Guettate et Christian Ponché, attestent par leurs études le caractère local de cet héritage musical. La spécificité orientale a pris forme grâce au maître Mohamed Ben Smaïl (1884 – 1947) fondateur de la première association culturelle marocaine du XXème siècle. C’est en 1921 que l’association Al-Andaloussia a vu le jour au café Marzougui, l’actuelle place du Maroc avec les Ben Smaïl, Hachami, Belhaj, Bendimrade, Merzougui, Dib, Châabane et d’autres.
Le style gharnati d’Oujda s’est développé grâce à l’apport de l’association Al-Andaloussia fondée en 1921 par feu Mohamed Bensmaïl. Son disciple Châabane Mohamed Salah, (1911- 1973) contribua considérablement au rayonnement de cette musique. Cheikh Châabane se distingua par ses interprétations envoûtantes des genres Qsayed, et propulsa le malhoune local au rang de celui de Meknès et de Marrakech entre autres. Ses deux fils, Mohamed et moi-même, avons pris le flambeau pour enseigner la musique des aïeux aux jeunes générations afin de perpétuer un patrimoine qui fait la fierté de toute une région. Et pour résister aux tentations du modernisme, l’Association Ahbabe Cheikh Salah, qui a vu le jour en 1985, participe régulièrement à toutes les manifestations culturelles auxquelles elle est conviée en s’efforçant à chaque fois de présenter un travail original. Les cours que je dispense visent à former des musiciens et des chanteurs qui reprendront le flambeau à leur tour.

Il semble que le plus dur est à venir avec l’éparpillement des goûts et des genres, comment faire aimer ce genre musical aux futures générations ?
On ne peut perpétuer une tradition ancestrale sans passer par des centres spécialisés dans la protection du patrimoine. Ces centres peuvent être des instituts qui sont gérés par la communauté ou des écoles encadrées par des professeurs reconnus pour leurs maîtrises des approches pédagogiques et des règles de l’art. «Ne peut s’occuper des jeunes en herbes celui qui veut mais celui qui peut». C’est ce que m’inculquait mon père, à chaque fois que je l’accompagnais à sa boutique de la rue de Casablanca. C’est d’ailleurs dans cette boutique qu’il m’a initié aux rudiments de base de la musique andalouse et du gharnati.
En plus, il faut s’illustrer quand on est invité dans les plus grands Festivals du Maroc et de l’Europe.
Loin de se soustraire aux réalités des interprétations laconiques des sonates, il faut s’inspirer des spécificités des lieux et de l’originalité de l’auditoire. Il faut aussi être capable de faire des relectures personnelles et novatrices du patrimoine andalou avec une concentration que seuls les maîtres en détiennent le secret.

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