Ansari et son pigeon voyageur

Ansari et son pigeon voyageur

Il ne faudrait pas se représenter une île déserte comme un endroit paradisiaque. Elle peut se transformer en cauchemar par la faute des typhons. Ils adorent les îles, et je défie quiconque de pouvoir éviter leurs assauts. Étant météorologue, je vais étudier leur mouvement rien que pour leur poser des lapins. Pour une fois, je ne serai pas à l’heure avec une dame ! Car ces cyclones dévastateurs portent des prénoms curieusement féminins. À ma grande honte, je me cacherai dans une grotte le jour où l’idée viendrait à Roxane ou Marilyne de me rendre visite. Quant aux objets que je prendrai avec moi, ils ne sont pas encombrants. Il y a ceux auxquels j’assigne une valeur affective. Le portrait de mes parents, décédés depuis très longtemps, et qui m’ont toujours laissé libre de disposer de ma vie. La photo d’un ami, un vrai compagnon. Au point de vue sentimental, j’accorde beaucoup d’intérêt à l’amitié qui est une idéale société secrète, une alliance intime à quelques-uns, en parfaite communion de vues, de vie et de travail. J’ai partagé les bancs de l’école primaire avec cet ami, nous avons passé BETC ensemble. Nos chemins ont bien bifurqué depuis, mais il reste ce sentiment d’amitié qui nous unit si solidement l’un à l’autre. Comme j’ai été un grand voyageur, je vais transporter avec moi des chaussures indestructibles que j’ai achetées en 1975 à Londres. Elles me rappelleront l’époque durant laquelle j’étais l’homme aux semelles de vent. Ces chaussures feront office d’écran infini sur le monde. Je n’aurai qu’à les chausser pour que l’île déserte s’étende à plusieurs pays. Lorsque je serai fatigué de mon tour du monde, je pourrai fixer mes impressions de voyage sur du papier. J’emmènerai à cet égard un bloc-note pour pouvoir prendre la mesure du chemin parcouru en peu de temps et des idéaux qui s’écroulent. La période militariste en RDA semblait indéracinable, le franquisme se confondait avec l’Espagne. Tout cela, je l’ai vécu. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Que l’on se rassure, je ne vais pas seulement philosopher sur la vanité des choses, je veux aussi revivre des rencontres dont je tire beaucoup de fierté. Entre autres celle de Bourvil, J-P Belmondo, Yul Brynner et le grand joueur de foot Di Stefano. J’écrirai aussi sur mon bloc-note mes échanges avec des personnes moins connues, mais dont le souvenir illumine le ciel de ma vie. Il ne faut pas que j’oublie des rasoirs. Je ne supporte ni la barbe, ni la moustache. Ce n’est pas une question de vie en société, mais de profond rejet des poils sur ma face. D’ailleurs, j’emporterai dans ma valise un miroir pour me rassurer que mon rasage est impeccable. J’assignerai aussi un usage très culturel à cet objet, puisqu’il paraît que le miroir constitue l’un des indices qui différencie le mieux le mode de vie des sociétés dites primitives des nôtres. Et puis, comme je suis peintre, j’emporterai des tubes et une palette. Je pourrai enfin peindre dans un silence absolu ! En guise d’avant-dernier objet, je transporterai des enveloppes timbrées pour dire à ma femme et à mes enfants combien ils me manquent. Et pour tenir cet échange épistolaire, je vais dresser au préalable un pigeon voyageur à des allers-retours entre ma maison de naguère et celle que j’occuperai sur l’île déserte. Car, je sais d’avance que le facteur ne passera pas par mon île.

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