Batma tel qu’en lui-même…

Le regretté Larbi Batma était un artiste d’une trempe particulière. A côté de ses nombreuses oeuvres musicales et théâtrales, il s’intéressait aussi à la littérature. Tout en affirmant à maintes reprises qu’il ne prétend jamais être un écrivain, sa biographie, écrite en deux parties, témoigne d’un esprit autodidacte très performant.
Son dernier ouvrage, récemment publié, donne une large impression sur une conception particulière des sentiments de l’âme humaine. Une oeuvre poétique, en Zajal, de près de 21 000 vers !! Larbi Batma l’avait signalé dans sa biographie. Il avait prévu de la publier en trois parties, dont deux étaient déjà prêtes et « s’il me reste encore du temps à vivre, je terminerai la troisième partie », écrivit-il dans «Arrahil » et « Al Alam ». Il se savait condamné, ce qui n’avait nullement déconcentré son esprit créateur, au contraire, il arrivait à forcer le temps en se consacrant à sa dernière oeuvre entre deux séances de traitement chimiothérapique. Le poème-zajal de Batma est, en fait, une histoire qu’il a qualifiée lui-même, tantôt de «Mythe», tantôt d’« Épopée » . Et il paraît, d’après les critiques, qu’il s’agit bel et bien d’une « épopée ».
Au-delà d’une analyse critique du genre littéraire, ce long texte épatant dévoile les dessous d’une vie pleine de souffrances. Probablement celle pendant laquelle Larbi luttait contre toutes les formes de réprobation ou d’ensevelissement des talents de l’expression. Une vie très liée au parcours historique et social vécu par le Maroc de l’après-indépendance. Il émane également, de ce texte, le combat héroïque qu’a livré Larbi Batma contre une mort, mortellement imminente. Une foi inégalable. Le « recueil » de 21 000 vers relate la vie d’un homme (Houssam) depuis le jour de sa naissance. Lahmam est le nom du père qui s’adresse à son fils en lui annonçant une bienvenue tout aussi philosophique que le parcours que fera Houssam. Il est né dans un foyer très pauvre, et pourtant sa naissance ébranlera l’univers dans lequel il vivait. La vie de Houssam sera très mouvementée et le héros confronté à toutes les contradictions imaginables et que seul l’être humain est capable d’en créer. Avec un semblant de sainteté, Houssam connaîtra l’amour utopique tout en souffrant le martyr.
Toutes les créatures respectaient cet homme. Les esprits, les anges, les planètes et les animaux venaient puiser la sagesse chez le fils de Lahmam, et quand ce dernier sombrait dans une sorte de faiblesse, c’est tout son univers qui s’ébranle. Mais Houssam médite et invoque le bon Dieu. Autant il montre parfois de la faiblesse (signe d’humilité), autant il incarne la patience à l’état brut. Le phénomène ghiwanien est largement dominant dans le contenu de cette merveilleuse épopée. Le conteur, qui se veut un simple diseur, possède cette capacité rarissime de passer rapidement de la gravité à l’ironie, tout en maintenant le cap dans un réalisme digne de Larbi Batma. Enracinée dans un passé qui lui confère sa spécificité, la culture marocaine a toujours été sensible au destin des opprimés, des faibles et des innocents.
Dans ce même passé, les conteurs traditionnels furent souvent invités à la Cour des sultans du Maroc pour exprimer les doléances du peuple de manière «artistique ». Ils étaient connus sous le nom de « Nass Lebsate » ou « Lemssieh », selon la région de leur provenance.
L’ouvrage de Batma est un grand hommage rendu à la production autodidacte, au talent inné et à la créativité populaire. Sans doute faut-il voir, dans la démarche de Batma d’écrire ce long poème, le souci de prouver à lui-même et à ses proches, ô combien nombreux, qu’il accueillait la mort comme il a aimé la vie.

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