De toutes les couleurs : Tout ou rien

De toutes les couleurs : Tout ou rien

J’essaie le plus possible d’éviter les «je» et les «me», mais c’est difficile quand je parle de mes propres expériences! Alors permettez-moi de vous raconter cette petite mésaventure qui m’est arrivée le week-end dernier. J’étais dans un atelier pour graver une plaque et produire quelques estampes. Samedi, l’atelier était bien fréquenté. Plusieurs autres artistes travaillaient en même temps. Alors tout en travaillant, nous discutions d’art et d’autres histoires.
Dès samedi matin, j’entamais ma gravure en prévoyant de la finir en quatre à cinq heures pour passer à l’impression. Mais honnêtement, l’esprit n’y était pas ! Habitué au travail en solitaire, le moindre petit événement perturbait mon attention. Au lieu de plonger ma plaque dans l’acide durant cinq minutes, je l’y oubliais durant quinze ! Au lieu d’en couvrir le dos avant de la plonger, je le laissais sans protection. Au lieu de finir le dessin, je le changeais à plusieurs reprises, allant de mal en pis.
A deux heures et demie du matin suivant, j’y étais toujours. Frustré. Plus j’insistais, pire c’était. Plus le temps passait, plus je m’obsédais. Plus je m’obsédais, moins je réussissais. Puis, épuisé, je remettais le travail au lendemain.
Dimanche, je reprenais ma gravure tranquillement. Nous n’étions plus que deux artistes à graver. Chacun absorbé par son œuvre, la discussion se limitait à l’essentiel. Et puis, bizarrement, tout s’arrangeait. Je finissais ma gravure ainsi que l’impression des estampes dans les meilleures conditions.
Ce genre de mésaventure, que tous les artistes connaissent, m’a rappelé qu’une œuvre est un être qu’il s’agit de respecter. Qu’il vaut mieux faire autre chose quand on n’a pas le temps ou quand l’esprit est ailleurs. L’art est noble, car chaque œuvre nécessite un total dévouement de la part de l’artiste. Aucune concession ! La moindre distraction et vous la perdez. Il s’agit de se concentrer sur une seule chose à la fois. C’est évident, on ne peut pas tout faire. Etre partout à la fois. Lucian Freud disait de lui-même que la seule façon de travailler proprement était d’utiliser le maximum absolu d’observation et de concentration.
Quels que soient le talent et l’expérience qu’on a, on ne peut pas réussir une œuvre originale sans la respecter, sans lui offrir toute son attention. Lui être dévoué. Ce n’est pas de l’artisanat où l’on peut produire un tas d’objets semblables tout en discutant avec tout le monde. Il s’agit de désirer l’œuvre à venir comme l’on désire un enfant. Le désir fait naître la motivation. La motivation aide à se concentrer. Réussir une œuvre originale, c’est être disponible. Tout lui donner, sinon rien. Cela paraît évident, mais la vie nous apprend que la nature humaine est d’apprendre par les erreurs plutôt que par les exemples.
Il y a quelques années, dans un contexte différent, un vieil artiste m’a dit ceci: «Respecte ton art et il t’apportera le respect. Méprise-le et tu seras méprisé».

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