Le parti pris critique

Comment rendre compte d’une exposition collective ? Faut-il réserver le même espace à tous les peintres présents ? Faut-il procéder par ordre d’importance ? Et dès lors, l’on est qu’on le veuille ou non dans une forme de partialité. Faut-il carrément prendre le parti neutre d’obéir à un ordre alphabétique ou de suivre le parcours proposé par les concepteurs de l’exposition ?
Toutes ces démarches sont valables, mais elles n’échappent pas à un choix critique. Il existe le choix de la complaisance, celui de l’impossible neutralité, celui de ne fâcher personne ou encore de n’écrire sur aucun.
Quatre peintres sont exposés à la galerie Bab Rouah. Il s’agit d’Ahmed Jaride, de Tibari Kantour, d’Abderrahim Yamou et de Khalil El Ghrib.
Le premier peint des espèces de toiles évoquant un palimpseste. Des inscriptions, des éraflures se laissent voir sous des formes peintes. Il suffit de regarder un seul tableau pour se faire une idée des autres… Et cette idée ne porte pas à l’indulgence. Tibari Kantour, un grand peintre? Nul doute, mais les oeuvres qu’il expose ici ont déjà été vues ailleurs, et de ce point de vue-là, elles ne dispensent pas de surprises. Abderrahim Yamou a choisi quant à lui de présenter de petits travaux arrachés à un bloc de dessins. Il expose aussi une belle pièce d’un grand format. Une floraison qui chante les tonalités du vert…
Et puis, il y a Khalil El Ghrib dont les oeuvres nous empoignent par la gorge. Un monde où la vie et la mort s’affrontent pour un devenir qui ne cesse de se défaire pour une nouvelle naissance. D’emblée les tableaux de cet artiste nous imposent un temps d’arrêt plus grand que celui des autres peintres. Chaque oeuvre absorbe pendant plusieurs minutes, parce qu’en elle se disputent une infinité d’éléments en décomposition.
Leur putréfaction ressemble à ces espaces fangeux où fourmillent des matières organiques. Imaginons des espèces de cubes informes ou de «pierres tombales», comme l’a écrit si justement Edmond Amran El Maleh dans le texte de présentation, à l’intérieur desquels de petits morceaux de pains moisis, rassemblés à l’aide d’un savon sec, se dégradent. Ces oeuvres sont empreintes d’un bleu extrait du “nyla” . Un bleu qui rappelle les espaces océaniques qui constituent à la fois le décor de l’enfance de l’artiste et son espace d’élection. Ce bleu évoque aussi l’une des deux couleurs prédominantes dans la ville où est né l’intéressé : Assilah. Donc, il existe une parfaite harmonie entre la forme tombale et son contenu. A l’intérieur de cette forme se dégradent des centaines d’éléments. Ce qui apparente l’oeuvre à une aire où se joue le mystère de la vie et de la mort.
Ceux qui connaissent le travail de cet artiste, très distingué, savent que son oeuvre repose sur la conjugaison de la vie et la mort. Ces deux composantes dans le cycle des hommes, des bêtes et des éléments organiques ne s’opposent que dans la mesure où elles obéissent à une dialectique qui implique l’idée du devenir et du dépassement.
L’effritement d’une matière est en effet porteur d’une régénérescence qui peut à son tour se décomposer pour permettre une nouvelle émergence. Tout ce processus s’accomplit dans l’oeuvre de l’artiste ! Il est lent, mais il a lieu. Les oeuvres de Khalil El Ghrib sont ainsi les lieux d’une étroite conjugaison entre deux courants qui se sont fondus en lui et qui répondent, l’un, à sa volonté délibérée de donner à voir le mystère de la vie et, l’autre, à la fascination presque immémoriale que la mort exerce sur lui. Cette énigme de la vie et de la mort ne se donne pas dans un foyer central du tableau, mais s’appréhende partout. Où que l’on regarde, une porosité porte en elle l’émergence d’une multitude de possibilités de disparitions pour la vie.
Ces oeuvres ou “traces ultimes”, comme les nomme Khalil El Ghrib respirent la vie. L’on dit souvent d’une oeuvre qu’elle est vivante pour se référer à sa capacité d’appel. Ici, il ne s’agit pas d’une métaphore, mais d’une vie réelle. Une vie prête à bondir, qui plonge le spectateur dans le monde de l’un des artistes les plus énigmatiques du monde. L’on comprend alors aisément que le parti pris de parler de son oeuvre n’est même pas un choix, c’est une obligation !

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