Le triomphe d’Abdou Cherif

Le triomphe d’Abdou Cherif

Fermez les yeux et vous allez voir Abdelhalim. Le miracle de la voix du Marocain Abdou Cherif, c’est qu’elle ressuscite un interprète, toujours vénéré au monde arabe. La conformité du tempo est troublante. La concordance de ton est saisissante. La correspondance des phrasés est prodigieuse. Abdou Cherif ne chante pas le répertoire d’Abdelhalim comme n’importe quel interprète. Il incarne un artiste mort. Quand le Marocain entre sur scène, les spectateurs reconnaissent le chanteur dont les affiches louent la physionomie de jeune crooner. Il suffit qu’il chante pour devenir un autre. Sa voix est dotée d’une vertu que le latin a consacré par “habitus corporis“. Abdou Cherif se saisit si bien de la présence de l’autre qu’il s’évapore pour fixer l’attention des spectateurs sur l’être-là de celui qu’il interprète. Même les inconditionnels du célèbre artiste égyptien n’y trouvent rien à dire. Nombreux en Egypte, ils font un triomphe au Marocain qui bénéficie dans ce pays d’une immense estime. Abdou Cherif ne s’est pas produit au Maroc depuis 12 ans. C’est dire l’importance du rendez-vous qu’il a fixé au public vendredi dernier à Casablanca. L’interprète avait du mal à cacher son émoi. La voix étouffée par l’émotion, il a balbutié : “je ne savais pas que vous seriez aussi nombreux“. Effectivement, il n’y avait pas une seule place libre dans la grande salle du Mégarama, capable d’accueillir pourtant 824 personnes. “Tous les billets ont été vendus“, précise fièrement Carlos Peirats, l’agent qui a organisé le concert. Pour ce public, Abdou Cherif n’a pas économisé son énergie. En plus du répertoire d’Abdelhalim, il a chanté “La Bohème“ de Charles Aznavour et une chanson d’Enrico Macias. Des youyous ont salué la prestation de l’artiste. “C’est bon de se retrouver chez soi“, a répondu l’artiste avant d’enchaîner avec une autre chanson d’Abdelhalim. Le public, qui applaudissait avec ardeur, était visiblement enchanté de la prestation d’Abdou Cherif. Ce dernier semblait déterminé à éterniser la soirée : “ce soir, je ne quitterai pas la salle avant que vous ne me chassiez“. Tout a été parfait jusqu’à ce que l’artiste interprète la chanson qui l’a imposé en Egypte : “Gadar“. De nombreuses personnes pensaient peut-être que la soirée allait s’achever en apothéose avec cette chanson. Elles l’attendaient avec une impatience telle qu’elles n’ont pas réussi à patienter quelques minutes de plus. Ces personnes n’attendaient, en effet, que la dernière note de “Gadar“ pour s’acheminer vers la sortie. Abdou Cherif n’avait pas encore quitté la scène qu’il assistait à leur ruée vers la porte de sortie. Au parking, ça devait être l’enfer ! Il fallait être parmi les premiers à se sauver en voiture. L’artiste a esquissé un bref geste de salut avant de disparaître. Et là, très curieusement, il n’y a pas eu de rappel. Les personnes n’ont pas applaudi, comme cela se fait partout au monde, pour rappeler l’artiste sur scène. Abdou Cherif, sans doute habitué à une plus grande civilité vis-à-vis de l’art et des artistes, n’est pas revenu. L’orchestre s’est défait dans un désordre confus, voire honteux. Il a manqué l’ultime pierre à la soirée pour qu’elle soit un triomphe. La moitié du public, qui a attendu vainement la réapparition de l’artiste, a quitté la salle avec un sentiment de raté, maudissant l’inculture artistique des Marocains. Abdou Cherif aurait dû peut-être avoir plus d’indulgence envers son public. De nombreuses personnes n’ont pas l’habitude, ici, des concerts de stars, adulées au Caire. Pour organiser la soirée d’Abdou Cherif, il a fallu louer une salle de cinéma. C’est tout dire.

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