Picasso et Miro au Maroc

Deux salles ornées de lithographies originales de Joan Miró et Pablo Picasso. Voilà ce que l’on doit à la conjonction des efforts de l’Institut Cervantès de Casablanca, l’Ambassade d’Espagne et la Villa des Arts. La lithographie est une technique d’impression permettant la production en plusieurs exemplaires d’un tracé exécuté à l’encre ou au crayon sur un bloc de pierre. Elle a intéressé de très grands artistes. Et ne c’est pas Miró qui démentira. Il y a de la joie dans la salle où sont exposées ses lithos. Elles font partie d’une série sur « Ubu roi », la pièce de Alfred Jarry. Elles ont été réalisées pour accompagner une édition de luxe de cette pièce en 1966.
Le livre, tiré à quatre-vingts exemplaires, a été édité par Tériade. Les lithos de Miró sont magnifiquement colorées. Leurs couleurs très vives entretiennent une relation de juste résonance avec la fantaisie que la pièce de Jarry exprime. Violet, indigo, bleu, vert, jaune, orange et rouge caractérisent la quasi-totalité des oeuvres. Ces lithos donnent de surcroît à voir un monde proche de la figuration. On y reconnaît la coquille d’un escargot, un croissant, des chats, quelques créatures difformes, mais jamais effrayantes. Une seule exception à cette série de lithos : «Le banquet». Contrairement aux autres, cette oeuvre se caractérise par plusieurs taches informes. Elle participe de ces fameux points de Miró qui annoncent son engagement dans une nouvelle aventure plastique. Au demeurant, toutes les lithos portent des titres qui réfèrent à différentes scènes de la pièce: «chez le roi de Pologne», «Bougrelas et sa mère», «les nobles à la trappe» ou «le sommeil du père Ubu». La salle réservée aux lithos de Picasso permet quant à elle de se saisir d’un aspect très instructif dans le travail de ce peintre. Sans doute : dans l’histoire de l’art, on n’a jamais vu personne qui produise une telle quantité d’oeuvres d’une telle qualité.
Le nom de génie, au sens ample et sans la moindre note d’ironie, est le seul qui convient à cet artiste hors-pair. Picasso a si bien renouvelé sa peinture qu’il existe dans l’homme une dizaine de peintres. Chacun d’eux peut donner une gloire inégalée à n’importe quel homme. Ses lithos montrées à la Villa des Arts permettent de comprendre cet humour qui marque la relation du peintre à son travail. Les anciens tableaux de Picasso sont si différents de son travail en cours que le peintre les aborde à la manière des variations qu’il a réalisées sur l’oeuvre de Vélasquez ou de Delacroix.
Sa capacité au renouvellement est si extraordinaire qu’il peut se comporter avec ses anciennes périodes comme s’il avait affaire à un autre peintre. Deux séries de lithographies sont exposées dans la salle Picasso. Elles remontent respectivement à 1958 et 1966. La première série est réalisée à partir des dessins d’Antibes de 1946. Elle est si fidèle aux lignes des dessins qu’elle ne s’apparente pas à de la gravure. Elle donne à voir cette extraordinaire aisance du peintre. L’autre série est faite à partir des papiers collés de 1912-1914. L’attention du spectateur sera attirée par une litho portant cette inscription «Bas jour».
À l’origine, c’est-à-dire vers 1912, on pouvait y lire «Bonjour». Picasso est né en 1881, et avec sa cruelle ironie, on comprend pourquoi il a substitué, au crépuscule de sa vie, le mot bas jour à bonjour. Cette exposition remarquable par sa qualité dispensera des moments intenses aux amoureux des arts plastiques. On peut rêver au choc que l’on ressentira le jour où l’on verra au Maroc, non pas des lithos, mais des peintures de Picasso et Miró.

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