Portrait : L’amoureux des vieilles pierres

Portrait : L’amoureux des vieilles pierres

Il a vécu les cent derniers jours du protectorat, mais il n’en garde aucun souvenir. Hormis, peut-être, son amour pour la langue française et la belle ouvrage. Casablancais de pure souche, Abdellah-Ibrahim Elhaimer aura largement eu le temps d’user le fond de ses culottes ailleurs. Notamment sur les bancs des écoles de Rabat et d’El Jadida avant de partir en France pour y poursuivre ses études supérieures. « Je suis né à Casablanca le 9 août 1956. J’y ai grandi et j’ai été imprégné de son ambiance. J’y ai également poursuivi mes études secondaires au collège Moulay Youssef (Collège Al Kobba ) et au lycée Mohammed V ». Avec un Baccalauréat scientifique dans la poche, il n’a pas eu de mal à se faire inscrire à l’Unité pédagogique d’architecture de Versailles puis à la Sorbonne où il a préparé un DEA en urbanisme et en aménagement du territoire. « J’ai commencé par travailler au sein de plusieurs cabinets parisiens avant de retourner au Maroc en 1985 ». Directement dans le privé puisqu’à part l’enseignement, il a ouvert un cabinet en compagnie de Clara Lamu, son épouse qui est, elle aussi, architecte. « On a commencé par toucher à tout et partout. De Tanger à Tan Tan, on a fait de l’aménagement et de la décoration, en passant par les lotissements, les bâtiments, les villas et les cliniques,… ». Entre-temps, il a eu le coup de foudre pour le travail associatif. Premiers signes avant-coureurs : la lutte qu’il a menée aux-côtés de certains de ses confrères pour la création d’un conseil de l’Ordre des architectes à Casablanca. Il y a même siégé avant de se faire élire au Conseil national et de représenter le Maroc au sein de l’Union internationale des architectes. De fil en aiguille, il a réussi à convaincre l’association Arc en rêve de Bordeaux de l’aider à sensibiliser les écoliers de la capitale économique aux questions de la citoyenneté et de la vie dans la cité. Ce furent par la suite « Zig Zag, la ville en parle » et « Passeport pour la ville », deux opérations qui leur ont permis de décrire, par l’image et le dessin, ce qu’ils pensaient de leur ville et d’exposer leur production à côté de celle de leurs alter ego du monde entier.
En 1978, il saisit l’occasion d’un stage des étudiants de l’ENA qu’il encadrait pour assouvir sa passion : aider à la sauvegarde de l’ancienne médina. Certains de ses confrères l’accompagneront  dans ses efforts.
Architecte, urbaniste, expert assermenté près la Cour d’appel de Casablanca, enseignant à l’Ecole nationale d’architecture et à l’Ecole supérieure d’architecture, membre fondateur de la Fondation Majal pour l’architecture, l’art et le développement… Abdallah-Ibrahim Elhaimer est, surtout, un rhétoricien redoutable. Son argumentaire : la sauvegarde de la Médina est une opération importante à plus d’un titre. Outre le fait qu’elle permet de rendre leur dignité à des habitants que la misère ambiante et la mauvaise qualité du cadre bâti ont condamné à vivre en marge de la société, elle peut également être créatrice d’emplois et génératrice de richesses. En attendant, il continue à faire montre de patience et de ténacité.
Résultat : on lui doit, entre autres projets, celui du circuit cultuel intra-muros de la Médina, celui du réaménagement de la Place Ahmed El Bidaoui, celui de sauvegarde de la Maison de la Douane et l’opération de réhabilitation de la Porte de la Marine qui vient de s’achever. Son engagement a fini par faire tache d’huile comme en témoignent la réhabilitation de l’ancienne Résidence et actuel siège de l’UMT, celle de l’Auberge des jeunes, celle de la Sqala et celle de la maison qui abrite le Rick’s Café et le reste à l’encan. En témoigne également le fait que le futur festival de la ville de Casablanca ait décidé de s’ouvrir à l’ancienne médina à travers des interventions artistiques et urbanistiques. Lesquelles toucheront le  jardin Zerktouni, la place de Sidi Fateh, celle d’Ahmed El Bidaoui et celle de Sidi Bousmara. Son humilité empêchera néanmoins Elhaimer d’avouer avoir poussé à la roue pour faire accepter ce projet ou de l’avoir soufflé à qui de droit. Elle ne l’empêchera cependant pas de hausser légèrement le ton chaque fois qu’on l’aiguillonne à propos de l’opposition entre la modernité de sa production architecturale et son amour pour le patrimoine. Laconique, il finit par dire avec philosophie qu’« il est difficile d’envisager le futur si l’on fait montre d’amnésie ».

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