Touria Hadraoui : «C’est grâce au melhoun que je me suis réconciliée avec la tradition»

Touria Hadraoui : «C’est grâce au melhoun que je me suis réconciliée avec la tradition»


ALM : Dans cet album, votre voix rencontre le piano. Comment est née cette idée ?
Touria Hadraoui : J’avais envie à un certain moment de ma vie, et dans mon travail sur le melhoun et le patrimoine marocain, de chanter avec le piano. Je ne voulais plus travailler avec les instruments de musique conventionnels et traditionnels. Surtout que je suis une très grande mélomane, j’écoute tous les genres de musiques ( jazz, musique classique, blues..) et je suis très ouverte à tout ce qui se fait ailleurs. J’avais commencé à travailler avec des musiciens internationaux depuis 2001. Après ma première collaboration à l’institut français de Casablanca avec Louis Sclavis, un clarinettiste, saxophoniste et compositeur de jazz français, j’ai pris goût à ce genre de rencontre. J’ai ensuite enchaîné les tournées en duo avec la musicienne hollandaise Corrie van Binsbergen. Puis j’ai travaillé avec d’autres musiciens de divers horizons et d’un grand niveau.

Comment a eu lieu la rencontre avec le grand pianiste russe Simon Nabatov?
Je souhaitais travailler avec un musicien international, et particulièrement un pianiste sur les partitions marocaines. Et comme j’ai fait plusieurs tournées en Allemagne et j’aime beaucoup le niveau de la musique classique en Allemagne, je me suis dirigée vers le directeur de l’institut Goethe à Rabat pour convenir d’une rencontre avec un pianiste. Et c’est finalement le directeur du Goethe institut international qui m’a proposé Simone Nabatov. Ce dernier est venu, on a travaillé pendant une semaine avant le premier concert en 2007 à la grande cathédrale de Rabat. C’était un grand succès et depuis, on a fait beaucoup de tournées en parallèle à d’autres collaborations.

Quelle démarche adoptez-vous dans votre interprétation du répertoire arabo-andalou?
Le problème de la musique marocaine dite « savante », qui pour moi est avant tout une musique populaire, est qu’elle est restée traditionnelle et inaccessible à tout un public moderne. Cette musique est restée exclusive à une caste. Elle est transmise d’une manière que l’on peut dire héréditaire, c’est-à-dire, que ceux qui on été éduqués à cette musique ne l’ont pas choisie. Moi, j’ai choisi d’écouter cette musique et de la chanter. Je n’ai pas une vision traditionnelle du monde, et je ne sacralise pas tout ce qui est traditionnel. Ma manière d’interpréter cette musique et de la transmettre ne peut pas faire abstraction de ce qu’on est aujourd’hui. Mon but n’est pas de jouer cette musique avec la forme qu’on croit être celle d’il y a quatre siècles. Que cette musique ait duré huit siècle provient du fait que les gens qui l’ont créée n’étaient pas dans la forme des choses mais dans l’essence. Ce n’était pas des gens renfermés, ils étaient ouverts sur tout ce qui les entourait : la philosophie grecque, les musiques chrétienne, persane, africaine… Donc j’essaie d’être moi-même, de m’écouter d’écouter mon temps pour pouvoir communiquer avec cette musique ancienne.

Vous vous inscrivez dans la continuité des musiciens arabo-andalous, dans quelle mesure vous transmettez leur art?
Je transmets et je partage ce que j’ai découvert. Parce que moi, je ne connaissais pas avant 89 la musique traditionnelle marocaine, j’étais contre tout ce qui est traditionnel. Mais c’est grâce à cette musique que je me suis réconciliée avec la tradition, parce que j’ai découvert quelque chose d’extraordinaire, de beau. J’ai commencé en 89 avec le melhoun, j’ai évolué vers le chant soufi, puis après vers l’arabo-andalous. Je suis en train de partager ce trésor du patrimoine avec les gens qui ne le connaissent pas, j’essaie de le faire d’une manière respectueuse de l’esthétique et de l’étique de ses créateurs.

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