Un destin miraculeux (7)

Un destin miraculeux (7)

La feu des symboles a cessé d’engendrer les cités. Yâfâ est figure mythique qui «n’appartient pas au siècle du déclin»: Il est le séisme des idées Il est l’heure du viol immense
Adonis s’identifie à la fois à Yâfâ et à Alî (son prénom natal).C’est un poème de l’errance et du solve et coagula de la vie et de la mort. Un poème sculpté dans le verbe d’une plasticité libre comme l’air. Un poème en relief, sans linéarité, dont les ruptures et les discontinuités sont à ressentir plusieurs niveaux de sens. Un poème de l’évocation de la présence de l’absence, de « la lumière qui nous guide vers la terre » et du devenir :
Viendra un temps entre roses et cendres
Où toute chose s’éteindra,
Où toute chose commencera.
«Ceci est mon nom» est daté du premier janvier 1969. Malgré son nom, le poète est anonyme ; il est l’analogos du Sans-Nom, l’abîme de tous les noms et le secret de toute chose :
Nous sommes l’absence
Ni le ciel ni la glèbe
Ne nous ont engendrés
Son poème est un cryptogramme dont le sens est indéchiffrable, mais dont le jaillissement s’appelle l’éclair ou le feu de l’intensité qui, en amont du sens ou au-delà du sens, se suffit à lui-même. C’est le paysage d’un monde inconnu qu’Adonis dépeint, qui n’est pas celui du rêve, mais d’un imaginaire poétique généré par une autre langue de l’âme, étrangère au sens commun des mots de la tribu. Comme l’explique Jean-Yves Masson dans « La langue d’un dieu à venir »3 :
La poésie d’Adonis a cette particularité très particulière de brouiller constamment la distinction entre le monde et le Moi en appliquant la puissance orphique du « Je suis » tous les objets qu’elle convoque sans jamais les décrire.
Le visage du poète n’est pas son vrai visage ; c’est pourquoi son intuition originaire le conduit à « s’inventer un visage » -comme le révèle en d’autres mots Jean-Yves Masson qui voit bien que « le traitement de ce thème (dans le poésie d’Adonis) est à l’opposé du statut narcissique de la parole que nous connaissons chez de nombreux poètes contemporains ». Chez Adonis, ajoute-t-il, « la nature humaine n’est pas une donnée, mais une chose à construire, à créer, à inventer ».
C’est la connaissance de son inconnaissance fondamentale qui lui donne l’entière liberté de s’autocréer et de recréer le monde comme le fait spontanément et librement l’enfant : (peut-être la terre s’éveillera-t-elle pour redevenir enfant ou rêve d’enfant)
Si le poète de `Ceci est mon nom est « un spectre aux aguets dans l’interstice de la ville », nous, lecteurs, sommes des spectres aux aguets dans les interstices de son poème. Nous entrons en résonance avec lui en vertu de notre connaissance silencieuse, pour reprendre l’expression de Don Juan Matus, le sorcier yaqui. Car la poétique d’Adonis est à la fois sourcière et sorcière :
Mon histoire a-t-elle dans ta nuit un enfant
Cendre du foyer,
La rage de l’insurrection est braise amoureuse
Et mes chants une femme
Mon histoire a-t-elle dans ta nuit un enfant ?
A la fin du poème, Adonis redonne naissance à Alî (visage de son propre passé) pour en éclairer la quête. Il l’interpelle et nous interpelle :
Secouez les arbres du rêve, changez les arbres du sommeil et le discours du ciel à la terre
Son poème, non-discours, s’inscrit dans le non-temps d’un non-lieu :
Ma partie est cette étincelle
Cet éclair dans la ténèbres du temps à venir
XVIII. « Des étoiles sous ses paupières »
Publié par Les Cahiers de Royaumont en 1988, Désert11, extrait de son Journal du siège de Beyrouth, traduit de larabe par André Velter et l’auteur, a fait l’objet d’un séminaire de traduction au Centre littéraire de l’abbaye de Royaumont. C’est aussi le fruit d’une traduction collective à laquelle, avec André Velter, préfacier de Désert, participèrent la traductrice d’Adonis, Anne Wade Minkowski, des poètes orientaux devenus francophones comme Chawki Abdelamir, Boutros Hallaq, Abdelwahab Medded, et des poètes proches d’Adonis comme Jean-Louis Clavé (qui publiera en 1989 Ismaël d’Adonis dans sa revue Les Cahiers des Brisants), Claude Esteban, Guillevic, Bernard Noël et Serge Sautreau_ ce dernier adaptateur de la traduction d’Ismaël par Chawki Abdelamir_, ainsi que Genevière Clancy, Abidine Dino et le directeur du Centre littéraire, Rémy Hourcade.
Selon les précisions fournies par André Velter, ces pages de 1982-1983 auraient été écrites à Beyrouth « dans les pires conditions de la survie matérielle et de l’agonie de l’âme ».
En citant Ahmad… comme incipit de son recueil, puis Alî trois pages plus loin, Adonis, naguère Alî Ahmad, s’interroge moins sur son passé que sur son devenir dans un présent tonitruant, rythmé par le feu des armes automatiques, le hurlement et la clameur des « bombes gorgées de prières » sous lesquelles « les maisons se défont de leurs murs ». Adonis ne décrit pas l’horreur de la guerre ; mais ces ténèbres, ses fleurs de sang et ses mirages, et pudiquement, par petites touches allusives, les traces de brûlure qu’elle imprime dans son âme.
Le poète fait face tout en étant ailleurs. Il a un pied à Beyrouth et l’autre dans un autre monde : »Une autre langue m’exile dans un autre pays. » Désert, c’est l’état d’âme d’un regard exorbité en s’ouvrant sur une ville agonisante où « les rues sont cimetières », les murs : des prisons, « la terre : un cortège de poussière ». Seule la poésie le conduit de l’extérieur vers l’intérieur et, de l’intérieur, vers l’intérieur de l’intérieur, vers la source abyssale où vie et mort coïncident. Le poète, finalement, est celui qui attend de la poésie qu’elle le conduise vers l’obscure lumière de la source – « pour voir et chanter ce qui va venir ». L’attente chez Adonis est feu de braise sous la cendre des mots. Roberto Juarroz dit justement que « l’attente constitue un des fondements de la poésie ». À propos de l’oeuvre de Beckett, En attendant Godot, « nous savons, dit-il, que, lorsqu’on demanda à Beckett ce qu’il avait voulu dire, il répondit : «En attendant Godot. 13 ». On retrouve l’attente dans un des titres de Roger Munier extrait du Vishnu Purana : « J’attends, je n’attends vraiment, je n’attendrai jamais que Le visiteur qui jamais ne vient. »
Certes Beckett craignait l’exégèse discursive, l’explication de texte, l’interprétation conceptuelle. C’est bien ce que nous devons éviter dans notre lecture de l’oeuvre d’Adonis, ou de toute oeuvre poétique. Il s’agit, par contre, de nous ouvrir en silence au silence de l’oešuvre, de la laisser vibrer en nous et de communier avec elle. Le poème 44 de Désert, Adonis l’a écrit comme s’il avait été traversé par la voix d’un Autre. C’est cette voix que nous entendons comme si le poème, en nous traversant, nous écrivait ce que nous avions vécu ou ce que nous attendions de vivre et d’écrire, voire comme si nous l’écrivions nous-mêmes en le lisant, car toute lecture est une re-création :
Je parle ? mais de quoi ?
Quel silence coud sur moi son suaire?
Quel chemin où marcher ?
Je te le demande ô mouette dérivant
Dans le bleu de la mer…
Qui prétend que je te questionnais
Qui a dit que je rêvais les vagues
Et parlais à une mouette ?
Je n’y suis pour rien
Je n’ai pas bougé
Je n’ai soufflé mot…
XIX. « ô langues sois modestes»
D’un livre à l’autre, Adonis se renouvelle en donnant naissance à de nouvelles formes poétiques décidément ouvertes dans lesquelles il n’est jamais enfermé, proche en cela de la vision de Georges Bataille disant : « Je ne puis regarder comme libre un être n’ayant pas le désir de trancher en lui les liens du langage.» Célébrations6 est un recueil de dits brefs comme des haïkus, plus raccourcis que des aphorismes, paroles de foudre, moments d’extase, instants d’illumination, axiomes du vent ou de l’exil ou encore de l’errance…
Dans son écriture, les « je», « tu », « il » et « nous » sont toujours transcendantalismes et aussi anonymes que la vie elle-même, car, face ou le dos à la mort, nous sommes en vie sans savoir qui nous sommes. Adonis est habité par cette lumineuse ignorance qui n’est pas ignorance première ou primaire mais ignorance seconde ou ultime : connaissance de son inconnaissance, laquelle n’est pas perte de connaissance mais reconnaissance de l’Énigme : de sa secrète et insaisissable présence en tout être et en toute chose.

• «Adonis le visionnaire»,
Michel Camus, Edition du Rocher, 14,94 euros

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