Un peintre dans le noir

ALM : Toutes les personnes s’intéressant aux arts plastiques vous connaissent. Pourtant vos oeuvres sont très rarement montrées au Maroc. Est-ce qu’il y a une raison à cela ?
Touhami Ennadre : Si on m’invite, je viens. Je suis viscéralement attaché au Maroc, pays où j’ai passé le plus clair de mon enfance.
Est-ce que le Maroc a une influence sur votre oeuvre ?
Je voudrais préciser une chose : l’origine de mon travail se trouve ici. Le fait que mon travail n’a pas son pareil dans le monde s’explique par le pays où j’ai vu le jour. Le Maroc est très important dans ma vision plastique. La photographie, c’est montrer. Moi, je ne montre pas, je construis mon oeuvre pour l’imaginaire. Il n’y a pas de place à l’anecdotique dans mon travail, et encore moins à la représentation. Je ne représente pas ! Je suis incapable de représenter ! Et je dois cela à la culture marocaine où il y a une absence d’images. Je le dois aussi à la maison où j’ai grandi. Il n’y avait pas de toit dans cette maison. Le ciel et les étoiles étaient à portée de vue. Ils nous coiffaient. C’est dans cette maison que j’ai fait mon apprentissage de la lumière. Je ne trouve pas les mots pour vous expliquer ça ! Mais ce qui est sûr, c’est que le Maroc détermine ma vision plastique. Je ne pourrais pas me couper du Maroc. Plastiquement, ce n’est pas possible !
Il y a une grande plasticité dans vos photographies. D’ailleurs, vous dites : « je suis un peintre dans le noir »…
Oui, et encore une fois, parce que je tiens mon travail de ma mère qui tissait des tapis. Mon oeuvre est basée sur la lumière. Je fais moi-même mes tirages. Et c’est en raison de cela que je dis que je suis un peintre dans le noir. Mon travail est un acte total. Je travaille pendant des heures entières mes négatifs avant d’atteindre un noir et une lumière qui me conviennent. Rien ne s’interpose entre la photo et moi, depuis le clic jusqu’au résultat final.
La lumière, certes, mais il y a encore plus de noir dans vos photos…
Oui, mais parce que c’est le noir qui donne la lumière. Il faut regarder, tout simplement regarder. Ne pas reproduire, mais regarder pour sortir ce noir-là. En fait, je dois la découverte du noir au hasard. C’était dans un petit centre culturel à La Courneuve (en Ile-de-France). J’étais enfermé dans le noir pour développer mes photos quand une personne a ouvert la porte par inadvertance. La lumière a envahi la salle, noircissant le papier. Et c’est là que j’ai vu pour la première fois un noir. Après, je me suis acharné à noircir encore plus ce que la lumière m’a révélé.
Vous avez une démarche tout à fait singulière dans le monde de la photographie. Certains photographes ne vous acceptent pas comme étant des leurs, en même temps les peintres estiment que vous n’osez pas aller trop loin pour rejoindre leur famille…
Le destin a voulu que j’émigre en France dès ma petite enfance en compagnie de mes parents. Et ce départ est très important pour comprendre ma démarche. Je suis toujours resté entre deux choses. Je suis entre deux pays, entre deux cultures. Et l’entre-deux n’épargne pas mon travail. Pour certains, je ne suis pas peintre. Pour les autres, je ne suis pas photographe. Mais il m’importe peu d’être affilié à un genre artistique. Ce qui m’importe, c’est la beauté. Je la traque où qu’elle soit. Mon but, c’est la beauté, c’est la paix !
À propos de paix, vos oeuvres sont dures. Et pas seulement au regard du noir qui les caractérisent, mais également du point de vue des thèmes qui vous intéressent : les abattoirs, les pierres tombales, le 11 septembre…
Mais c’est le monde qui est ainsi fait ! Il n’empêche que mon travail est une apologie de la paix et un réquisitoire contre la violence. Mais que voulez-vous ? La lumière et le noir sont indéfectibles. Je dirais même que c’est le noir qui donne un sens à la lumière. J’essaie d’aller au plus profond des choses pour montrer la lumière – au sens propre et métaphorique du mot – dans le noir. Mais cette violence, je ne la donne jamais en spectacle. Je ne suis pas un chasseur de la douleur humaine. La lumière permet d’être décent, je ne supporte pas l’indécence.
D’où vous vient votre intérêt pour les parties du corps humain?
Avec les mains, c’était à l’enterrement de ma mère. Je trouvais que c’était indécent de mitrailler avec un appareil des gens éplorés. Je ne me sentais pas en droit d’exhiber la douleur de leur visage. Représenter les autres en pleurs équivaut pour moi à de la pornographie. Heureusement que la douleur ne loge pas seulement dans les visages ! Je voyais que les gens se touchaient. Leurs mains disaient leurs douleurs. Je me suis rapproché de ses mains. À dix-huit centimètres, je pouvais capter cette douleur en laissant un peu de moi-même. C’est peut-être cela le risque que doit prendre l’artiste !

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