Une journée faste au salon de Tanger

D’habitude, les stands d’exposition constituent le principal objet d’un salon du livre. Les éditeurs et les libraires présentent leurs ouvrages à un public assoiffé de lecture. Au demeurant, un salon international met généralement la littérature d’un pays à l’honneur. Les visiteurs viennent aussi pour découvrir les écrivains du pays en question. Il y a des signatures de livres et quelques activités d’accompagnement. Ces activités demeurent insignifiantes en comparaison du lieu d’exposition qui est la principale composante d’un salon.
A cet égard, les organisateurs du 6e Salon international du livre de Tanger (SILT) ont opté pour une politique différente. Ils ont défavorisé l’exposition par rapport aux débats intellectuels. Il existe bien entendu des stands où sont montrés des livres, mais ils sont marginalisés au regard des conférences, tables rondes et ateliers d’écriture. De telle sorte que c’est à un lieu de débat autour du livre, voire à un colloque, que ressemble la 6e édition du SILT. Le public adhère parfaitement à ce choix, puisqu’il remplit l’amphithéâtre de l’Institut supérieur international du tourisme de Tanger (ISIT) qui abrite cette année les activités du salon. Ce même public « boude » quelque peu les stands aménagés à deux pas de l’amphithéâtre.
Par ailleurs, vendredi fut une journée faste, du point de vue de la teneur des débats. A 15 h, les écrivains Jemia Le Clézio, Souad Bahechar et Youssef Amine El Alami ont présenté leurs derniers romans. Jemia Le Clézio a co-écrit un roman avec son mari, le célèbre écrivain français Jean-Marie Le Clézio. Elle a parlé avec beaucoup d’humour de la difficulté qu’il y a à écrire lorsqu’on porte le patronyme d’un homme tel que son mari. Elle a évoqué le statut ambigu d’un co-auteur. Souad Bahechar a quant à elle rappelé les difficultés que doit surmonter une écrivaine pour écrire. En tant que mère de famille, elle doit s’acquitter des tâches ménagères avant de s’installer devant son ordinateur.
Son premier roman a été interrompu par maintes contraintes matérielles: le contenu d’une casserole qui menace de déborder, un enfant qui réclame l’aide de sa mère pour faire ses devoirs… Elle juge l’activité d’un écrivain femme infiniment plus laborieuse que celle d’un écrivain homme. Et enfin Youssef Amine El Alami qui a récupéré très intelligemment le titre de son roman, «Clandestins», pour parler de son activité d’écrivain. Il estime que «l’écriture se fait dans la clandestinité», dans la mesure où l’écrivain se cache, s’isole pour écrire. A l’instar de ceux qui s’embarquent pour atteindre les côtes espagnoles, l’écrivain s’engage dans une aventure dont il aperçoit de loin le bout, mais sans avoir la certitude de l’atteindre.
19h 30 mn : conférence-débat de Benjamin Stora, auteur de «La guerre invisible». Ce livre essaie de donner du sens à la tragédie algérienne. Benjamin Stora a expliqué qu’il a eu l’ambition de reconstituer une mémoire orale, de construire les archives orales des terribles événements qui déchirent l’Algérie depuis 1992. Cette motivation tient au fait que la tragédie algérienne n’a pas laissé d’images. Ce qui favorise la fabrication des phantasmes par les Occidentaux. Il a comparé dans ce sens la surabondance d’images retraçant la guerre d’indépendance et leur absence quant aux tueries actuelles. L’une de ses idées clefs a consisté à dire que les écrivains, les créateurs ont mieux pénétré la réalité algérienne que les historiens et les spécialistes. Ces derniers sont ainsi confrontés à une nouvelle source : la création.
22 h : veillée poétique en compagnie de Mostafa Nissabouri, Mohammed Bennis, André Velter, Gil Jouanard et Salah Stétié. La scène de l’amphithéâtre de l’ISIT a été transformée pour la circonstance. Des coussins y ont été installés, un joueur de kanoun et un flûtiste ont annoncé la couleur poétique de cette soirée. Mohammed Bennis a fait une lecture en arabe. Il a été rejoint par une comédienne qui a lu un de ses poèmes traduits en français. Mohammed Bennis se tenait figé, sa silhouette dessinait une ligne impeccablement diagonale derrière celle de la comédienne. Tête baissée, le teint rougi par l’émotion, il écoutait dire sa poésie. Mostafa Nissabouri a transporté les spectateurs dans un voyage de mots.
Il chantait une femme absente, incertaine. Son langage est météorique, haché de mots relevant du registre cosmique. Le public a eu droit à une constellation de mots nissabouriens. Gil Jouanard a été une véritable découverte pour ceux qui ne le connaissaient pas. Sa poésie rappelle certains poèmes drolatiques de Robert Desnos. Le quotidien, le banal sont une source de poésie. Et enfin le poète André Velter qui a rendu un émouvant hommage à Mahmoud Darwich en répétant «qui a promis la terre promise ?». Mahmoud Darwich a été le grand absent de cette veillée poétique. Son absence a pesé sur la soirée. Elle a pesé d’une façon si lancinante qu’elle en fait le grand présent de la soirée.

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