Alioua face à l’héritage de Zerouali

La grogne monte dans les milieux universitaires avec le mot d’ordre de grève national lancé pour aujourd’hui et demain par le SNE sup. Celui-ci entend par cette action protester contre le retard accusé par le gouvernement à satisfaire le cahier revendicatif des enseignants-chercheurs qui porte essentiellement sur la révision de leurs indemnités. Le syndicat soutient que cette amélioration matérielle a fait l’objet d’un accord approuvé du temps du cabinet Youssoufi en date du 5 septembre 2002, soit une semaine à peine avant le démarrage de la campagne électorale pour les législatives du 27 du même mois !
Un gouvernement sur le départ ne prend pas normalement ce genre d’engagements, pour ne pas mettre en difficulté celui qui va lui succéder. Et pourtant, l’ex-ministre RNI de l’Enseignement supérieur et de la Formation des cadres, Najib Zerouali, en charge du portefeuille de la modernisation des secteurs publics dans l’actuelle équipe, ne s’est pas gêné pour signer, presque en catimini, le protocole d’accord en question avec le SNE Sup sans y associer de manière effective ni le Premier ministre ni l’argentier du Royaume. Si ce n’est pas de l’irresponsabilité, cela y ressemble beaucoup. Après moi, le déluge. Du coup, c’est son successeur, l’USFP Khalid Alioua, qui hérite aujourd’hui de cette patate chaude.
Les indemnités annuelles promises par M. Zeroulali concernent l’ensemble des enseignants universitaires. Elles oscillent entre 23.010 Dhs pour l’enseignant universitaire catégorie A et 9400 Dhs pour le maître assistant classe A. Au total, c’est quelque 50 millions de Dhs qui sont en jeu et que le syndicat réclame de débloquer. Ici ce n’est pas la légitimité de la revendication qui est en cause, loin de là. Mais la façon de faire de l’ex-ministre en charge de l’Enseignement supérieur qui a agi de manière unilatérale dans un dossier où il n’a pas obtenu le même engagement du gouvernement Youssoufi sur l’augmentation des indemnités au profit des fonctionnaires de l’enseignement du secondaire qui, elles, ont été inscrites dans le budget de cette année. Contrairement à Habib Malki qui démarre son mandat de ministre de l’Éducation nationale sur un bon acquis, son collègue Khalid Alioua commence se trouve dans une position pour le moins inconfortable.
Il va sans dire que l’amélioration de la situation matérielle du corps enseignant fait partie de la réforme pédagogique et de sa réussite. Le malaise de l’université vient d’abord de la démotivation de son personnel qui a vu, au fil des ans, ses conditions matérielles subir une dégradation constante. Un enseignant mal payé, moralement mal à l’aise, ne peut donner le meilleur de lui-même. Cette paupérisation manifeste, qui s’est accompagnée par une dévalorisation du statut de l’enseignant dans la société, a rejailli certainement sur la qualité de l’enseignement universitaire. Comment peut-on s’acquitter convenablement de son travail et faire de la recherche scientifique alors que l’intéressé est sous-payé ? Un exemple du dénuement matériel et moral où sont tenus les enseignants : un enseignant à la fac de Ben Msik Sidi Othmane a assisté pendant une année à plusieurs réunions entre Casablanca, Rabat et Mohammedia consacrées à la réforme de la charte de l’enseignement. En guise d’indemnité, il a reçu, le 12 décembre 2002, un joli chèque tiré sur le Trésor public d’un montant de …1000 Dh. Sans commentaire.
Les plus débrouillards, quand ils ne courent pas derrière les mandats électifs, joignent les deux bouts en donnant des cours dans des écoles privées ou en se reconvertissant carrément dans le business… Les autres, le gros des troupes, sont condamnés, eux, à vivoter…
Dans ces conditions, faire adhérer le corps enseignant à la réforme de l’université ressemble à une gageure. En effet, sauf à vouloir continuer à pratiquer la politique de l’autruche, il est difficile de résoudre les problèmes de fond (enseignement supérieur, recherche, formation continue et avenir de l’université) sans s’attaquer aussi aux fonds du problème (les moyens des ambitions affichées).
Résultat : d’un espace de rayonnement et d’apprentissage, l’université marocaine, faute de son ouverture sur l’environnement économique et régional, est devenu une grande garderie pour adultes squatté par les courants extrémistes. Un “laboratoire d’analyse islamiste“ où s’élabore les thèses obscurantistes qui ont depuis longtemps battu en brèche les débats d’idées et de progrès. Le risque est grand de voir le corps enseignant, à force d’être appauvri et frustré, de tomber à son tour dans ce chaudron. À ce moment-là, la boucle serait bouclée.

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