Éditorial : L’un et l’autre

Abdellatif Filali ? Le Maroc et sa classe politique l’ont oublié ou presque, tellement il n’a plus fait entendre parler de lui depuis qu’il a fait ses adieux à la vie publique. C’est que l’ex-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères de Feu Hassan II a choisi, dès son retrait de la vie politique nationale en 1999 – soit un an après l’avènement du gouvernement d’alternance où il a gardé son poste de chef de la diplomatie avant de jeter définitivement l’éponge – de redevenir monsieur tout le monde. Sans rancune, ni dépit, ni chantage. Dans la banlieue parisienne où il mène bien dans sa peau une retraite paisible loin des feux de la rampe, M. Filali se fond chaque jour dans la foule des anonymes, à pied ou dans le métro, avec comme seul compagnon son journal préféré. Quand il ne pratique pas la marche, il bouquine ou écrit. C’est cette image qu’il cultive, celle d’un personnage, à la conscience tranquille, conséquent avec lui-même, droit dans ses bottes, qui n’a jamais élevé la voix y compris du temps où il était dans les allées du pouvoir.
Dans la même ville, au centre de Paris, dans une maison chic du 16ème arrondissement, un autre personnage, limogé sèchement par le pouvoir après l’avoir incarné pendant plus d’un quart de siècle, vit très mal sa retraite forcée qui a commencé quelques mois après celle de Abdellatif Filali.
Driss Basri, c’est de lui qu’il s’agit, dépense plus son énergie ou ce qu’il lui en reste à dire du mal de son pays qu’à se faire du bien. Se faire bien en lisant, en faisant du sport, en écrivant des livres ou à faire profiter utilement les autres de son expérience. Non, ce n’est pas la voie choisie. L’intéressé a opté pour un chemin qui débouchera fatalement sur un cul-de-sac.
Les deux hommes se connaissent bien pour avoir longtemps travaillé ensemble, chacun à sa manière et selon ce qu’il est, sous le règne de Feu Hassan II. L’un prend de la hauteur sans jamais se forcer, alors que l’autre prend un malin plaisir à brûler ce qu’il a doré hier. L’un se préoccupe de l’avenir de son pays avec lequel il a gardé des attaches, tandis que l’autre est en rupture de ban pour avoir atteint le point de non-retour.
Abdellatif Filali montre, par son respect du droit de réserve, un sens indéniable de l’État. Au-delà, c’est une civilité évidente que respire sa démarche, se nourrissant probablement de culture et d’éducation. En cela, il a survécu à son éloignement du pouvoir. Sevré de celui-ci, Driss Basri, quant à lui, est redevenu dangereux pour lui-même et pour sa famille. C’est comme une bête blessée, elle est capable de faire beaucoup de dégâts…
Filali et Basri, c’est la différence entre deux conceptions du pouvoir. À rebrousse-poil du premier, loyal jusqu’au bout et pas du tout courtisan, qui a demandé à être démis de ses fonctions pour aller, avec le sentiment du devoir accompli, profiter de ce qui lui reste à vivre, le second, prêt à tout pour conserver l’autorité, est le genre à ne se vivre que pour le pouvoir, tout le pouvoir, dans une espèce d’obsession mortelle.

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