Habitat social ou logements de façade ?

Habitat social ou logements de façade ?

Aziz, un jeune passionné de football, était dans un café en train de regarder un match quand il a appris Une  nouvelle tragique : un immeuble à peine achevé, dont il assurait la garde, venait de s’effondrer. Il se serait trouvé sous les décombres si sa passion (messianique) pour le football ne l’avait pas conduit dans un café avoisinant, pour suivre les débats Maroc-Algérie lors de la dernière Coupe d’Afrique des Nations (CAN, Egypte). L’histoire remonte au mois de janvier 2005, elle continue de hanter, effroyablement, les esprits dans le quartier « Baraka », situé à la préfecture Moulay Rachid-Sidi Othmane, à Casablanca. Six mois plus tard, les traces de l’effondrement sont toujours vivaces. Témoignage accablant sur l’insoutenable légèreté humaine, qui aurait pu causer plusieurs dizaines de morts. « Le hasard nous a évité ce qui aurait pu être une véritable tragédie», se réjouit un habitant du quartier. Mais, problème. «En dépit de ce drame, on continue de construire sur un sol qui peut se dérober sous nos pieds à n’importe quel moment », alerte un habitant. Après avoir suspendu la construction sur ce terrain, qui servait jadis de décharge publique, les travaux ont, en effet, repris de plus belle. « On a beau creuser jusqu’à 13 mètres en profondeur, on finit toujours par se retrouver au milieu de sacs en plastique et autres déchets ménagers », reconnaît un chef de chantier. « Après tout, de quoi je me mêle, je ne suis qu’un simple exécutant », lâche un maçon, de guerre lasse. Recruté pour une modique somme de trente dirhams (bien 30 DH), Brahim, venu de la région de Haha (Essaouira), devra encore trimer plus de douze heures par jour. Au-delà de l’exploitation pure et dure, le (trop) faible revenu quotidien que perçoit cet ouvrier démontre, contrairement aux complaintes incessantes de certains professionnels de l’immobilier, que la main-d’œuvre n’est pas aussi chère qu’on le laisse croire.
El Haj Tabti, promoteur immobilier, veut bien l’admettre, mais il faut tout de même s’assurer s’il s’agit réellement d’une main-d’œuvre qualifiée. « C’est scandaleux que nombre d’ouvriers ne doivent leur recrutement qu’à la force de leurs muscles», s’agace-t-il. Même tonalité chez le président de l’Ordre des architectes, Omar Ferkhani.
Interrogé sur les raisons de la triche en immobilier, il répond : « C’est dû à une concurrence déloyale entre les promoteurs immobiliers, c’est-à-dire que la concurrence se fait plus sur la base du prix de vente que sur un rapport qualité-prix. On peut dire qu’il y a une espèce de nivellement par la base. Cela veut dire que, pour être compétitifs, les promoteurs les plus sérieux sont obligés, par la force du marché, à s’aligner avec des promoteurs indélicats et parfois même dénués de scrupule ». Qu’en pense, alors, le promoteur immobilier ? M. Tabti ne mâche pas ses mots. Pour lui, nombre de promoteurs, tentés par l’appât du gain, trichent sur les matériaux de construction et d’équipement : faible teneur en acier, révision à la baisse de la qualité du ciment, au gré du sable et des gravats… Au-delà de la construction, « c’est au niveau de la finition que l’on a le plus recours à la triche », relève un ingénieur d’une agence urbaine, qui a requis l’anonymat.
« Au moment de la vente, le consommateur ne fait souvent pas attention à la qualité de la plomberie, de la menuiserie, de l’électricité, du sanitaire… Ce n’est qu’après l’acquisition du logement, que les problèmes commencent. A ce moment, on s’aperçoit que les murs s’écaillent, que le sanitaire se désagrège, que le bois recouvert de contre-plaqué s’érode … ». Même son de cloche chez M. Tabti : « Rares sont les promoteurs immobiliers à utiliser des matériaux de premier choix. On achète souvent au rabais», dénonce-t-il. Le quartier « El Houda », à Casablanca, offre, ici, un exemple parlant. Pas plus tard que le mois dernier, plusieurs dizaines d’habitants étaient sortis dans la rue pour exprimer leur colère contre le délabrement des conduits.
Le sous-sol de la majorité des immeubles en co-propriété était noyé d’eaux usées, à la faveur des rats et autres souris. Le problème tient, principalement, à la taille des conduits jugée « sous-dimensionnée » par rapport à la forte pression enregistrée au niveau du sanitaire. Envahies par toutes sortes de bêtes morbides, les caves des immeubles rappellent, étrangement, « L’Empire des Rats », s’éreinte un habitant, dans une référence au livre-culte de James Herbert. Outre la défaillance du sanitaire, les habitants font, également, face aux nombreuses fissures apparaissant dans les murs. Sur ce point, un professionnel du secteur se demande pourquoi notre pays continue de tolérer la présence de l’amiante dans les matériaux de construction, sachant que cette matière portant atteinte à la consistance du logis est interdite par toutes les normes internationales.
En plus de l’amiante, l’utilisation du sable à l’état brut est pointée de l’index. On vous fait grâce du reste : l’usage des briques rouges moulées dans des fabriques de fortune, les mille et un vices enregistrés au niveau de la charpenterie, de la marbrerie, de la plâtrerie, de la peinture, de la vitrerie, de la serrurerie… Raison de tout cela ? « La production de l’habitat ne se fait pas toujours de manière professionnelle, c’est-à-dire en faisant appel à des professionnels confirmés tels que les architectes, les bureaux d’études… », fait constater M. Ferkhani. Le président de l’Ordre national des architectes invite, par conséquent, à prendre exemple sur l’expérience de nos voisins européens.
Comment ces derniers sont-ils parvenus à remédier au problème de la concurrence déloyale? « Premièrement, par l’obligation d’une assurance décennale, et même par d’autres types d’assurances, de manière à impliquer les assureurs et faire bénéficier la production de leur contrôle rigoureux. Exemple : un assureur, pour ne pas avoir à supporter financièrement les conséquences d’une production non-professionnelle, assujettit ses garanties à une réelle professionnalisation des réalisations». Qu’en est-il des consommateurs, aussi ?  Ces consommateurs sont appelés, à leur tour, à s’organiser dans un cadre associatif pour faire valoir leurs droits. Ces propositions sont-elles susceptibles d’endiguer le phénomène ?
Quoi qu’il en soit, l’habitat social reste un nouveau métier au Maroc. Contacté par «ALM », le ministre de l’Habitat, M. Taoufik Hejira a bien voulu souligner cet aspect. « Il ne faut pas oublier que l’habitat social est un nouveau créneau au Maroc. C’est normal de trouver des irrégularités. En plus, les défaillances se comptent sur le bout des doigts compte tenu de l’ampleur de la tâche. Depuis le Discours de feu SM le Roi Hassan II, on a atteint aujourd’hui 270.000 appartements sociaux. Alors, on parle de combien d’appartements fissurés ? Une vingtaine ? Une quarantaine ?
Une centaine ? Que représente une centaine par rapport à 270.000 appartements ? Malgré les difficultés, nous maintenons le cap sur notre défi : arriver au risque zéro». D’ici là, beaucoup de chemin reste à parcourir. Mais le pays peut déjà capitaliser sur l’expérience de quelques sociétés pionnières en matière d’habitat social, le cas échéant « Addoha ». En entrant en Bourse, cette société, qui a jusqu’ici réalisé plus de 100.000 logements, a créé un précédent.  D’autres promoteurs se préparent également à ouvrir leurs capitaux et entrer en Bourse. « Cette volonté partagée par la majorité des promoteurs privés du Maroc nous donne aujourd’hui la possibilité d’affirmer solennellement que le secteur de l’immobilier est sur la bonne voie du professionnalisme, de la compétitivité et de la modernité », indique le ministre de l’Habitat.



Trois questions à Samir Tahiri, DG de Pyramide-Ingénierie


ALM : Le promoteur immobilier est souvent cité comme le principal responsable des vices de construction. Pourquoi ?
Samir Tahiri : Le promoteur immobilier, dans le secteur privé, cherche à faire le maximum de gains, au détriment de la qualité. Il n’est tenu de prendre que l’architecte. Par contre, au niveau du bureau d’études et autres intervenants, il n’est pas obligé d’y faire appel. Ce qui fait que le contrôle de la réalisation ne se fait pas d’une manière rigoureuse.
Il faut, donc, qu’il y ait une obligation pour impliquer tous les intervenants dans l’acte de bâtir : architecte, bureau d’études, bureau de contrôle, laboratoire…
Maintenant, en ce qui concerne les marchés publics, il y a des appels d’offres qui sont lancés. Mais, le problème c’est qu’on prend souvent des entreprises moins distantes, au détriment de la qualité.

En matière de contrôle, la responsabilité reste « diffuse ».  Qu’en pensez-vous ?

Vu l’ensemble des intervenants, la responsabilité est un peu diluée. Cette responsabilité incombe-t-elle au promoteur immobilier, à la maîtrise d’œuvre, à l’architecte ou à d’autres intervenants ?
Il est temps, il était temps, de clarifier les responsabilités.

Qu’en est-il de la responsabilité des bureaux d’études ?
Notre tâche consiste à établir tout ce qui est technique : plan du béton armé, plan d’électricité, de plomberie, de climatisation, d’assainissement, de téléphonie, et puis tout ce qui est montage financier. En ce qui concerne la responsabilité, nous ne sommes évidemment pas exempts d’erreurs. C’est pour cela qu’il y a un bureau de contrôle.

• Propos recueillis par MH

 

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