«Le Maroc doit dialoguer avec le Polisario»

«Le Maroc doit dialoguer avec le Polisario»

ALM : Quelle lecture faites-vous des derniers développements du dossier du Sahara ?
Mohamed Ahmed Bahi : Après l’échec de trente ans d’efforts pour trouver une solution au conflit du Sahara, de nouveaux indices apparaissent enfin au profit du Maroc. Je citerais, entre autres, la position exprimée récemment à Cuba par les pays non-alignés, ajoutée à celle du Kenya qui a retiré sa reconnaissance à la RASD, sans oublier évidemment le rapport de Kofi Annan. Dans ce rapport, le secrétaire général de l’ONU a expressément écarté la thèse de l’indépendance. A tout cela, il faut ajouter la position de la majorité des pays européens qui appuient ouvertement une « solution politique négociée » au conflit. Partant de toutes ces données, on peut dire que le Maroc est conforté par la déroute séparatiste. Cela dit, il reste beaucoup à faire. Il incombe au Maroc de lancer une vaste campagne de sensibilisation à l’échelle nationale pour expliquer la proposition d’autonomie et d’agir efficacement pour associer les Sahraouis de Tindouf à la discussion de cette proposition.

Compte tenu des échecs essuyés par les ennemis de l’intégrité territoriale du Maroc, peut-on aujourd’hui considérer que le conflit autour du Sahara s’achemine vers un règlement définitif ?
Il faut savoir tirer les leçons des expériences passées. Il est temps de mettre de côté la langue de bois, le tribalisme étriqué et le recours à l’argent et au pouvoir. Aujourd’hui, nous sommes appelés à faire preuve de courage intellectuel. Le pouvoir doit ouvrir des canaux pour un dialogue franc pour réaliser la réconciliation escomptée avec les habitants du sud marocain ainsi qu’avec ceux qui sont séquestrés à Tindouf. Je voudrais également appeler les partis politiques nationaux à sortir de leur neutralité négative, sachant bien que l’opinion publique nationale ne connaît, encore et toujours, pas leurs propositions et leur position sur le projet d’autonomie. Le Conseil royal consultatif pour les affaires sahariennes (Corcas) doit par ailleurs jouer un rôle prépondérant dans ce dossier conformément à la volonté de SM le Roi Mohammed VI qui a donné aux membres du Conseil de larges prérogatives pour exprimer leur opinion et proposer ce qui leur paraît indispensable à l’évolution vers une solution à la hauteur des Sahraouis et du Maroc tout entier.

Membre du Corcas, pourriez-vous nous édifier sur l’état d’avancement des travaux de ce Conseil ?
En tant que membres du Conseil, nous sommes guidés par un statut et par le dahir qui a limité nos travaux à deux sessions par an. Le Conseil a jusqu’ici tenu deux sessions ordinaires et une troisième extraordinaire. Eu égard aux contraintes du temps, nos travaux ont été marqués par la précipitation. N’empêche, nous avons fait des propositions sur le projet et elles ont été discutées dans les détails. Simplement, ces propositions n’ont pas été communiquées aux dirigeants du Polisario. Je crois qu’il aurait été préférable pour la présidence du Corcas de s’adresser à la direction du Polisario au lieu d’entreprendre un ballet diplomatique dans des pays comme la Belgique, la Turquie, la Grèce…  

Aux gesticulations de l’Algérie sur le plan diplomatique, le Royaume oppose un travail serein et concret sur le projet d’autonomie. Quels effets pourrait avoir ce projet sur le terrain ?
D’abord, nous ne nous attendons pas à ce que l’Algérie change de position à l’égard du conflit. Les efforts de la diplomatie algérienne, combinés à ceux de sa sécurité militaire, ont pesé de tout leur poids pour contrer les revendications marocaines en essayant de convaincre les pays africains de soutenir la position algérienne. En revanche, le Maroc doit maintenant s’atteler à ouvrir le dialogue directement avec la direction du Polisario pour la convaincre du bien-fondé de notre point de vue et lui dire que le Royaume a consenti d’énormes efforts pour le développement des provinces du sud et pour préserver la dignité des Sahraouis, de Sakia al-Hamra à Oued Eddahab, en leur octroyant le pouvoir de gérer eux-mêmes leurs affaires locales sous la souveraineté du Royaume. La langue de bois et les préjugés ont fait que nous sommes restés longtemps attachés à des positions qui sont en déphasage avec l’évolution du dossier du Sahara. Aujourd’hui, Mohamed Abdelaziz est pris entre deux feux : la volonté des sahraouis séquestrés de trouver la solution à leur calvaire et l’acharnement des renseignements algériens qui se mettent en porte-à-faux avec cette volonté.

Vous dites que le Maroc doit ouvrir un dialogue direct avec la direction du Polisario, tout en sachant que cette direction n’est qu’un pion entre les mains du Polisario. A quoi sert alors d’engager le dialogue avec les polisariens ?
Un nombre important de dirigeants influents au sein du Polisario, qu’ils soient des militaires ou des civils, ont rallié le Maroc après 30 ans de conflit. Personne n’imaginait que ces dirigeants pouvaient un jour briser le siège algérien pour retourner dans leur pays. Nous savons également que parmi ceux qui sont restés dans les camps de Tindouf, il y en a encore plusieurs qui aspirent à une solution pacifique du conflit dans le cadre de l’autonomie. Cela veut dire que le siège et les pressions algériennes ne sont pas en mesure de nous empêcher de communiquer et de nous mettre d’accord. Pour s’en rendre compte, il suffit de rappeler les récentes déclarations faites sur la chaîne de télévision « Al Jazira » par le chef actuel du gouvernement présumé du Polisario, qui n’est autre que le très puissant Mostafa Al Bachir Assayed : « Nous revendiquons un contact direct avec SM le Roi Mohammed VI, le Maroc est un grand frère et il n’y a pas de paix ni de vie pour les Sahraouis en dehors du Maroc ».

Après son fiasco diplomatique, comment vous paraît « l’option militaire» brandie par Mohamed Abdelaziz ? Faut-il prendre au sérieux cette menace ?
Ceux qui, au sein de la direction du Polisario, parlent encore de retour aux armes ne sont pas en fait originaires des tribus sahraouies.
Je veux parler particulièrement d’Ould Al Bouhali, ex-ministre de la Défense. Pour se rendre à cette évidence, il suffit de se demander pourquoi ce dernier ne participe pas au programme d’échange de visites entre les familles sahraouies.
Ould Al Bouhali, entre autres dirigeants, n’a pas de famille dans les provinces du sud. Et puis, ceux qui se gargarisent aujourd’hui du « retour aux armes » ont-ils saisi que les sahraouis marocains séquestrés dans les camps, ainsi que les soldats placés sous le commandement de Mohamed Abdelaziz, aspirent depuis 1991 à rallier leur pays.
Les Sahraouis savent aujourd’hui très bien que les membres de l’armée du Polisario ont abandonné leurs bases, plus de 6000 d’entre eux se trouvent à présent en Mauritanie et plus de 6000 autres soldats vivent à l’heure actuelle en Espagne. Les unités militaires du Polisario sont aujourd’hui vides.
Si Mohamed Abdelaziz a dernièrement fait appel à Ibrahim Ghali pour le nommer ministre de la Défense, qu’il a également sollicité Mohamed Biadillah pour le désigner à la tête du service de coordination au sein des renseignements militaires, c’est parce que ces derniers sont réellement originaires de tribus sahraouies.

Isolé sur la scène internationale, et de plus en plus désavoué par les Sahraouis marocains séquestrés, le Polisario est-il en mesure de soutenir les fauteurs de troubles dans les provinces du sud ?
Ce que l’on appelle le « Polisario de l’intérieur » est constitué de jeunes qui souffrent de problèmes sociaux, économiques… Il s’agit pour eux d’exprimer d’abord une réaction par rapport à la détérioration de leur condition de vie : chômage, déscolarisation, difficulté d’intégration dans les universités se trouvant au centre du pays, faiblesse d’encadrement de la part des partis politiques et des médias nationaux, fraudes électorales, mainmise des hommes d’affaires et autres notables soutenus par le pouvoir… Je pense que c’est là qu’il faut chercher une explication aux velléités indépendantistes des jeunes et ne pas croire qu’ils s’activent à l’instigation de la direction du Polisario. D’ailleurs, cette dernière a rejeté à maintes reprises toute responsabilité dans les violentes manifestations qui se sont déroulées dans les provinces du sud.

Que pensez-vous, par contre, du mouvement dissident du Polisario « La Ligne du martyr » ?
De deux choses, l’une : ou c’est un réel mouvement de dissidence, ou c’est un produit des services de renseignements.

     

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