L’exception turque

Considérée comme le seul Etat musulman à la fois laïc et démocratique, la Turquie est dominée par une armée qui empêche tout contre-pouvoir. Un politologue disait que l’Etat, le régime et le système politique en Turquie se résument en trois mots : « république laïque autoritaire », et d’ajouter que si on laisse de côté les vocables « république » et « laïque », les notions qui restent sont : coup d’Etat permanent, totalitarisme, régime extraordinaire et autoritarisme.
La particularité de la Turquie réside dans le fait que le contrôle de l’Etat s’effectue à deux niveaux. Par le biais de la Constitution, sur le plan légal. Et, sur le plan politique, à travers le Conseil de Sécurité National (MGK), qui détient le vrai pouvoir. Quand on a la maîtrise de ces deux leviers, on n’a pas besoin de coups d’Etat, quelle que soit la majorité parlementaire.
Cette une situation de coup d’Etat permanent. C’est le vécu normal de la Turquie depuis Mustapha Kamal. Les Parlementaires jouent les figurants.
Aujourd’hui, l’AKP (Parti de la Justice et du Développement) joue le jeu, malgré l’écrasante majorité dont il dispose au Parlement, qui l’autorise d’ailleurs à former tout seul le gouvernement.
Politiquement ce Parti rejette le label d’Islamiste, n’endosse pas la Chariaâ, se dit partisan de la laïcité de l’Etat, se compare volontiers aux Partis démocrates-Chrétiens et milite pour l’intégration à l’Union européenne. Sans tenir compte de la haute vigilance de l’armée, le nouveau gouvernement ne cesse d’insister sur son strict respect des normes universelles en matière de droits de l’homme, y compris ceux de la femme, et des libertés individuelles.
La Turquie fait école à travers son système politique qui, tout en étant totalitaire, diffère du totalitarisme classique. Car voilà un gouvernement qui tout en disposant de la majorité absolue ne peut pas gouverner à sa guise : Dans ce pays, l’exécutif, le législatif et le judiciaire sont sous le contrôle de l’armée. La structure politique turque est muselée par la Constitution et par le MGK.
Cet aspect putschiste se manifeste sous la forme d’une sorte de coup d’Etat permanent qui n’est pas sans rappeler les régimes mis en place par Pinochet, Salazar ou encore les colonels grecs. Pour pouvoir légitimer ce rôle politique écrasant, l’armée turque a besoin d’ennemis surtout à l’intérieur, quitte à les inventer. Et, il n’y a pas de plus facile pour une armée rompue aux techniques de la manipulation. L’éventail de ces ennemis potentiel est large. Il va de la corruption aux partisans de l’Union européenne. « L’armée pense la politique, elle la produit et elle la fait appliquer », affirme un militant d’une ONG.
Aujourd’hui, la question que se posent les Turcs consiste à se demander si l’écrasante victoire électorale du PJD va changer quoi que ce soit au système politique existant ? Le régime est incontestablement dans un cercle vicieux. Il est incapable de se réformer tout en étant dans l’impossibilité de continuer comme avant. Les contradictions internes qui menacent la Turquie d’implosion sont réelles. La laïcité est un fiasco, car elle fait l’impasse sur la diversité ethnique (droits refusés aux Kurdes) et sur le pluralisme politique (la liberté religieuse). L’exemple de la Turquie, longtemps épicentre de l’empire ottoman, est symptomatique pour le monde musulman empêtré dans des contradictions existentielles. La réussite de la nouvelle expérience dépendra de la capacité des uns et des autres à convaincre de la volonté à entrer réellement de plain-pied dans la modernité et à digérer les principes de la démocratie et du progrès.

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