L’oriental à la recherche d’un destin

Il est des frontières qui n’existent pas pour être traversées. Ainsi que celles entre le Maroc et l’Algérie. En 50 ans environ, elles furent ouvertes en tout et pour tout pendant 12 ans et 8 mois. Tout se passe comme si les éclaircies sporadiques dans les relations maroco-algériennes n’intervenaient que pour être aussitôt démenties. Retour à la case départ ou nulle part. Tout est modifiable, sauf la géographie ou le voisinage. Il faut faire avec.
C’est pour cela que les hommes des deux côtés ont appris à se jouer des barrières, des frontières furent-elles les mieux surveillées. Le progrès fabuleux réalisé dans le domaine des télécommunications, les portables notamment, facilitent ce type de commerce comme l’huile fait tourner les rouages d’une machine. Et puis, réalité incontournable, il n’y a pas d’étanchéité pour les mouvements des populations et encore moins pour le flux des marchandises.
C’est de cette réalité, difficile à changer, que naît l’économie frontalière. Oujda, la capitale de l’oriental, 600.000 habitants environ, est au coeur de cette dynamique que rien ne semble pouvoir arrêter. Quelle attitude adopter, en effet, devant un conducteur de mobylette qui, une fois approvisionné en carburant algérien, détale, résolu, à toute allure ? Lui tirer dessus, le pourchasser ? Le mettre en prison ?
«Il est difficile, sinon impossible de mettre un coup de frein à la contrebande“, explique le wali de l’oriental, Larbi Sebbari. Cet ex-directeur général de la Sodea affiche l’optimisme des responsables réalistes. Il ajoute : «Tout ce que nous pouvons faire, nous le faisons, à savoir empêcher la constitution de stocks de carburant à Oujda“.
Oujda, comme assiégée par une frontière d’une trentaine de kilomètres, aime donc le pétrole. La grande contrebande ne se fait pas à moto qui est visible à tout le monde. Les gros bonnets du marché parallèle sont autrement mieux outillés et empruntent souvent des circuits détournés. Un bidon de 30 litres est revendu sur le marché local entre 120 et 125 Dhs.
En fait, le commerce de l’essence n’est que la partie visible de l’iceberg. Les Marocains en échange livrent des tonnes de fruits et légumes au risque de faire grimper les prix sur le marché local. C’est le cas de la tomate qui coûte parfois jusqu’à 10 Dhs le kilo. Les produits manufacturiers sont également prisés de l’autre côté de la frontière. Des articles en cuir au prêt-à-porter en passant par l’agroalimentaire, les Algériens en redemandent et en raffolent. Les produits fabriqués localement, en plus de leur cherté, ne sont pas souvent de bonne facture. D’où l’intérêt de la marchandise diversifiée made in Morocco, qui sort en grandes quantités des usines de Casablanca, pour satisfaire la demande des voisins. Une aubaine.
Évidemment, la contrebande pénalise en premier lieu les activités formelles. Un manque à gagner, difficile à chiffrer, pour l’économie locale. La situation est d’autant plus délicate que Oujda souffre aussi de la frontière artificielle avec Mélilia. Différents produits, agroalimentaires et électroménagers notamment, transitent frauduleusement par Nador, une plaque tournante importante de la contrebande, pour être écoulés ensuite dans la capitale de l’oriental et les villes avoisinantes. L’émergence de secteurs productifs, pourvoyeurs d’emplois et travaillant dans un cadre transparent, n’en est que plus ardue.
Or, les opérateurs économiques oujdis, ainsi que les responsables locaux, refusent que leur région soit perçue comme une économie frontalière livrée aux contrebandiers de tout acabit. Un cliché réducteur qui escamote à leurs yeux les diverses potentialités de la zone. En effet, ce n’est pas les atouts naturels qui manquent dans l’Oriental, notamment touristiques et agricoles. Le plus important c’est leur mise en valeur pour mieux les «vendre».
En même temps, les contraintes sont nombreuses : fermeture des mines de Jerada, sécheresse, chômage galopant, enclavement et éloignement.
Justement, un programme d’infrastructures routières est en cours, qui va permettre aux différentes provinces de l’oriental d’être reliées les unes et aux autres dans la perspective d’un développement intégré. «La bonne volonté existe. Encore faut-il se donner les moyens de ses ambitions», explique un homme d’affaires local.
Un autre déclare dans le même esprit: “Oujda dispose d’une zone industrielle plus ou moins correcte mais il en faut plus pour faire décoller une ville“.
Oujda, longtemps délaissée par les pouvoirs publics, se prend en fait à rêver à un autre destin en phase avec sa véritable vocation toujours mal valorisée. La dimension méditerranéenne. Délégué général pour le Maroc d’Ircod (Institut régional de coopération-développement) spécialisé dans la mise en oeuvre de la politique de coopération décentralisée de la région Champagne-Ardenne dans les pays en voie de développement, Farid Chourak explique:
«L’Europe est en train de délocaliser depuis un certain temps nombre de ces unités industrielles. Il n’est pas normal que l’oriental tout proche ne profite aucunement de cette dynamique». Il ajoute : «C’est que la région dans son ensemble a été formatée autrement. Nous n’avons pas organisé notre espace pour le rendre attractif et pour accueillir des investissements productifs».
Nombre de responsables originaires de la région partagent ce diagnostic, unanimes à dénoncer les effets négatifs de l’approche administrative des problèmes de la région. «Cette approche révulse les investisseurs. Il faut une autre méthodologie qui intègre le souci de mise à niveau des compétences et de valorisation de l’environnement économique», note -t-on.
Tout un programme donc. La lettre royale sur l’investissement décentralisé, célébré dans les discours officiels, peut être ce catalyseur formidable pour jeter les nouvelles bases d’un développement cohérent et porteur que toute la région appelle de ses voeux. L’oriental, conscient de ses potentialités et de ses faiblesses, attend des lendemains enchanteurs.

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