Mounir Erramach : Quand la pègre infiltre l’état

Mounir Erramach : Quand la pègre infiltre l’état

Crâne rasé, regard perçant, il a la tête des trafiquants de stupéfiants qui peuplent le Nord du Maroc. La mine effrontée et la carrure solide. Hicham Erramach, un jeune de 28 ans, restera dans les annales comme étant le baron de la drogue qui a fait tomber des têtes et non des moindres à Tétouan. Au total, 27 personnes dont des magistrats et des hauts gradés de la sécurité de la police et de la gendarmerie traduits devant la justice. Une bérézina. Et ce n’est pas fini. D’autres noms restent de surgir au gré des interrogatoires des prévenus menés par la brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ). On imagine dans quel état se trouvent tous ceux qui furent en poste à Tétouan au cours de la dernière décennie. Il y a de quoi être inquiet. On le serait pour moins que ça. Car l’affaire est d’une extrême gravité. Sans précédent aussi. Des responsables de la sécurité et des juges en collusion avec la pègre, c’est la première fois qu’un scandale de ce type et de cette ampleur éclate dans le pays. On se doutait que des parties peu orthodoxes se jouent dans la zone Nord en général. Pas besoin d’être grand clerc en effet pour deviner que quelque chose de malsain a toujours enveloppé l’atmosphère de cette région du Royaume. Une atmosphère poisseuse qui suinte une certaine volupté financière sur fond d’impunité. D’ailleurs, le train de vie mené par certains représentants de l’État dans la zone est sans commune mesure avec leur traitement de fonctionnaire. C’est ainsi que le Nord a acquis la réputation d’une contrée où non seulement il fait bon vivre mais où les gens de l’administration sont nommés pour s’enrichir de manière indue et souvent dans des délais courts. En un an, des fortunes colossales peuvent être constituées. C’est que l’argent facile des trafics en tout genre coule à flot et pour s’assurer des protections en béton, les barons de la drogue, souvent de jeunes têtes brûlées locales, arrosent particulièrement les personnalités locales incontournables issues de l’appareil de sécurité et du monde judiciaire. Difficile de résister devant un tel étalage de richesses. L’affaire Erramach, qui a mis à jour des complicités au coeur de ces deux services de l’État, n’aurait jamais éclaté si le cartel Erramach ne s’était pas mis en tête d’entrer en conflit avec le cartel rival de Hicham Harbouli (toujours en fuite). La bagarre n’est pas anodine. Les deux clans rivaux ont eu recours aux armes à feu. C’était le 2 août, dans une boîte de nuit à Kabila, complexe touristique, situé dans la côte tetouanaise. Que des trafiquants règlent leurs comptes à coups de flingues n’est pas coutumier dans la zone Nord. C’est un dérapage trop dangereux pour ne pas le sanctionner. La dispute n’a pas éclaté à cause d’une strip-teaseuse comme cela a été rapporté. Erramach accuse son rival Harbouli d’avoir détourné une cargaison importante de cannabis qui lui appartient. Celle-ci était prête pour être acheminée en France lorsque qu’elle disparaît dans la nature. Des milliards en jeu. Lorsque les deux capos, Mounir et Hicham, ainsi que leurs hommes de main respectifs, se retrouvent nez à nez à Kabila, cette rencontre, fortuite ou non, ne pouvait que dégénérer… Coffré quelques jours plus tard à Tanger, Erramach passe aux aveux et balance ses complices. Le grand déballage commence. Et les têtes tombent les unes après les autres. Inattendu. Mais qui est celui par qui le scandale est arrivé ? Avant de se lancer dans le trafic de drogue à grande échelle, Hicham Erramach était un petit contrebandier de cigarettes. Dans ce business non moins juteux, il opérait sous les ordres de sa mère. Celle-ci est sortie récemment de prison pour vente illégale de cigarettes. Le fils a à peine 11 ans lorsqu’il sera coffré pour ce délit à deux reprises. Mais à chaque fois, il trouve le moyen de raccourcir son séjour en taule. Petit à petit, Hicham se libère de la férule maternelle pour s’installer à son propre compte. Dans le trafic de stupéfiants, un commerce qui rapporte plus que le tabac frelaté venu d’Espagne, de Gibraltar et des ïles Canaries. Le jeune capo monte ainsi son propre réseau, s’attache des complicités solides dans l’establishment local et se recycle dans l’exportation du haschich vers l’Espagne. Le trafiquant qui devient milliardaire en peu de temps, dépense sans compter et fait profiter de ses largesses à tous ceux qui l’approchent. Un petit service se monnaye au prix fort. Du cash à flot. Détenu actuellement à la prison civile de Tétouan en attendant d’être jugé, Hicham Erramach, marié, a blanchi une grosse partie de sa fortune, estimée à quelque 200 millions de Dhs, dans l’immobilier et la restauration rapide. À 28 ans, ce maroco-espagnol possède deux pizzerias “Berjis“ à Tétouan, une autre à Marina Smir, une imprimerie à Tétouan, une station d’essence sur la route de Sebta et une vingtaine de résidences secondaires dans la côte tetouanaise. Des biens enregistrés pour la plupart au nom de ses proches. Telle est l’histoire du jeune baron de la drogue qui a entraîné dans sa chute celle de hauts responsables à Tétouan. Ces derniers qui doivent répondre de leurs actes devant la Cour spéciale de justice, n’ont jamais imaginé un tel scénario même dans leurs pires cauchemars. Pour avoir cédé à la tentation et aux délices de l’argent facile, ils sont aujourd’hui les stars d’une affiche judiciaire pas comme les autres. Une sale affaire. Quant à Hicham Erramach, il est dans de mauvais draps. Face à lui-même. Déchu. Ne pouvant plus l’écourter comme il le faisait naguère en soudoyant des juges, son séjour cette fois-ci derrière les barreaux risque d’être plus long. Fin d’une époque.

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