Quand on n’a que la peur

Quand on n’a que la peur

Irak-gate n’est pas un simple scandale lié à une confrontation directe entre un régime despotique vivant de la rente pétrolière et une puissance qui agit sous le couvert des puissances mondiales et sous le regard passif et complice des Nations unies. Aux facteurs liés aux rapports de forces sur le plan international, s’ajoutent, dans cette affaire, des éléments relevant de la nature des pouvoirs dominants et de l’état des lieux de toute une région. Vue sous cet angle multidimensionnel, la défaite de Saddam Hussein n’est que la partie visible d’un iceberg ou la dernière feuille d’un arbre agonisant. En effet, comment se fait-il qu’un Etat pétrolier considéré comme l’un des pays les plus riches du monde puisse se transformer en un laps de temps qui ne dépasse même pas une année en une simple feuille de paille, incapable de faire face à son propre destin. Comment se fait est-il que ce pays qui voulait exporter son modèle à ses voisins proches et lointains et qui se proclamait à l’avant-garde de la nation arabe puisse tomber aussi bas et voir son président capturé, à la manière des bandits amateurs, esseulé et trahi par les siens, ceux-là mêmes qu’il nourrissait par la sueur de son peuple ? Où sont partis ces masses populaires, ces militants «baâthistes», ces syndicats et ces ONG qui scandaient à chaque occasion, aussi futile soit-elle, le nom du Raïs ? Certes, tout ce qui a été fait depuis la découverte du pétrole n’a servi à rien en fin de compte. L’armée, qui a combattu l’Iran, de 1980 à 1988, dans une guerre qui a fait entre 150 000 et 340 000 morts parmi les Irakiens et entre 450 000 et 730 000 morts chez les Iraniens, et qui a envahi le Koweït, en quelques heures, s’est effritée sous les bombes et des années d’asphyxie. Néron est mort, mais Rome a survécu. La dictature n’est jamais qu’une parenthèse dans l’histoire. Après vingt-quatre ans de pouvoir, Saddam Hussein est capturé dans un trou et exhibé au monde entier, comme font les anciens guerriers avec leurs esclaves. L’humiliation est de taille, non seulement pour le président déchu et son pouvoir, mais pour l’ensemble du monde arabe et tous les régimes qui veulent se démarquer de la puissance américaine. Derrière cette capture, c’est tout le discours pompeux et mercantiliste qui dissimulait ses intentions derrière la volonté de destruction des armes massives et de l’anéantissement d’un régime dictatorial qui est dévoilé. Car, ceux qui inspectaient l’Irak depuis une douzaine d’années savaient pertinemment que ce pays était sans défense et qu’il ne possédait qu’une image farfelue d’une puissance appartenant à des temps révolus. Depuis le 2 août 1990, il est devenu clair que les jours du régime irakien sont comptés. Face à une puissance militaire multinationale, jeune, trop sophistiquée et maîtrisant tout l’espace aérien, Bagdad n’avait à offrir que l’image de bottes lourdes et faisant trop de bruit. Aucune chance, pour cette armée, qui appartient à la vague industrielle primitive, devant les maîtres du monde et de la révolution informatique et technologique. Sur le terrain, cela voulait dire que plus jamais, il n’y aura de confrontation de corps à corps comme ce fut le cas avec l’Iran ou le Koweit. L’approche militaire basée sur la guerre des masses n’est désormais plus qu’un souvenir lointain. Saddam Hossein n’a pas su tirer la leçon nécessaire de cette première épreuve. Sa deuxième erreur stratégique était fatale. Au lieu de démocratiser son régime et de l’immuniser en le dotant d’une légitimité démocratique, il multiplie les fronts d’hostilité à son égard, notamment en chargeant son fils Qusay des opérations de répression contre la tribu Al-Dulaym en 1995 et contre la révolte chiite locale en 1997, alors que le pays est sous embargo. Faute de démocratie et de participation réelle de l’élite politique à la gestion des affaires de l’Etat, l’Irak tombe entre les mains d’une armée, devenue avec le temps une proie facile à la corruption. Le jour J, et alors que le régime avait besoin de toutes ses forces, il s’est avéré qu’il n’avait qu’un commando de mercenaires. Le 10 avril 2003, le régime s’écroule. Sur le plan social, tout l’édifice bâti sur la rente pétrolière s’évapore et des forces que l’on croyait mortes réapparaissent au grand jour. Désormais, l’Irak n’est plus qu’une agglomération de tribus et de courants religieux, qui attend qu’on lui offre un régime «démocratique» et une partie des richesses qui lui appartenaient dans le passé sans vraiment lui appartenir. Finalement, Saddaam Hussein n’a fait qu’offrir son pays, sur un plateau d’argent, à ses ennemis. Sa capture dans la nuit du 13 au 14 décembre n’est que la fin tragique d’une histoire basée sur l’illusion de la grandeur.

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