L’abbé Pierre perd son dernier combat

L’abbé Pierre perd son dernier combat

Décédé lundi 22 janvier à l’âge de 94 ans, l’abbé Pierre fut pendant un demi-siècle l’infatigable et l’efficace défenseurs des démunis, des sans-toit et des sans-droits, des «sans-rien», comme le disait hier un SDF devant l’hôpital du Val-de-Grâce.
Un combat qu’il savait mettre en scène par ses coups de gueule. Durant l’hiver 1954, il avait pris la parole et, en quelques phrases, il avait lancé une mobilisation qui perdure depuis 50 ans : «mes amis, au secours… Une femme vient de mourir gelée, cette nuit à trois heures, sur le trottoir du boulevard Sébastopol, serrant sur elle le papier par lequel, avant hier, on l’avait expulsée. Chaque nuit, ils sont plus de 2000 recroquevillés sous le gel, sans toit, sans pain, plus d’un presque nu. Devant l’horreur, les cités d’urgence, ce n’est même plus assez urgent !». Sa frêle silhouette drapée dans sa soutane ou son long manteau noir, portant béret, canne et godillots, son visage émacié à la barbe grise, son regard brûlant, son espièglerie, sa véhémence convaincante et son sens du tapage médiatique ont fait de lui l’une des personnalités préférées des Français.
Né Henri Grouès le 5 août 1912 à Lyon, cinquième d’une famille bourgeoise de huit enfants, il entre chez les capucins à 19 ans après avoir distribué ce qu’il possédait à des œuvres de charité. Ordonné prêtre en août 1938, il quitte le clergé régulier pour le clergé séculier et devient vicaire à Grenoble l’année suivante. Mobilisé comme sous-officier dans les Alpes et en Alsace, il est atteint de pleurésie. Au moment de la défaite contre les Nazis en mai 1940, il est à l’hôpital.
De retour dans l’Isère, il rejoint la Résistance au cours de l’été 1942, crée des maquis qui deviendront une partie de "l’armée du Vercors" et fait passer des évadés et des Juifs en Suisse. C’est là qu’il prend son nom de guerre, abbé Pierre. Il diffuse aussi des journaux de la presse clandestine. Arrêté en mai 1944 par l’armée allemande, il s’évade, passe en Espagne et rallie Alger en juin, où il rencontrera le général de Gaulle.
Il se lance par la suite dans la politique sous les couleurs du MRP (Mouvement républicain populaire, démocrate-chrétien), qu’il quittera ultérieurement. Il est député de Meurthe-et-Moselle de 1945 à 1951. En 1949, il accueille dans la maison délabrée qu’il restaure à Neuilly-Plaisance, dans la banlieue est de Paris, un homme désespéré, Georges. Le lieu devient une auberge de jeunesse internationale baptisée "Emmaüs". Commence alors son combat contre l’exclusion. Revenu sur le devant la scène dans les années 80, il soutient Coluche et ses «Restaurants du cœur», martelant qu’«avoir faim à Paris est intolérable». En marge de l’Eglise, il n’hésite pas à se prononcer en faveur du mariage des prêtres, de l’ordination des femmes et de l’homoparentalité. Dans ses mémoires, il a aussi avoué quelques entorses au vœu de chasteté. La hiérarchie catholique n’a pas semblé s’offusquer de ses prises de position.
 Au soir de sa vie, le prêtre chiffonnier évoquait la mort comme «une impatience» : «La mort, c’est la sortie de l’ombre, disait-il. J’en ai envie. Toute ma vie, j’ai souhaité mourir».

La France endeuillée

Le décès du fondateur d’Emmaüs a déclenché une avalanche de réactions. Le président français Jacques Chirac s’est déclaré, lundi matin, "bouleversé" par la nouvelle du décès de l’Abbé Pierre. «C’est toute la France qui est touchée au cœur», a-t-il souligné.  Jacques Chirac a ajouté que la France perd «une immense figure, une conscience, une incarnation de la bonté». Le Premier ministre, Dominique de Villepin, a de son côté salué en l’Abbé Pierre «un homme de cœur et d’engagement, qui a montré à tous le chemin vers les plus démunis», et «une force d’indignation capable de faire bouger les cœurs et les consciences». Philippe Douste-Blazy a estimé que l’abbé Pierre avait «donné une figure et un visage à l’humanisme».

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