Syrie : La peur de la répression et du chaos limite la contestation

Syrie : La peur de la répression et du chaos limite la contestation

La contestation en Syrie reste pour le moment circonscrite en raison de la frayeur inspirée par les services de sécurité et le chaos à l’irakienne, mais aussi par l’image réformatrice de Bachar al-Assad et l’enrichissement d’une classe marchande urbaine, estiment les experts. Depuis le 15 mars, date du début de la contestation du régime, ni Damas ni Alep, la deuxième ville du pays, n’ont bougé, et les protestations n’ont pas pris l’ampleur de celles d’autre pays comme l’Egypte ou la Tunisie. Elles se concentrent dans le gouvernorat agricole de Deraa (sud), la cité industrielle de Homs, à Douma, une banlieue conservatrice au nord de Damas, ainsi que dans les régions à majorité kurde du nord pour des revendications spécifiques. «Face à la dureté des forces de sécurité, beaucoup se disent qu’il vaut mieux attendre de voir ce que donneront les réformes, annoncées par le pouvoir à grand renfort de publicité, avant de descendre dans la rue et risquer de se faire arrêter», affirme Rim Allaf, chercheuse syrienne au Chatham House de Londres. Pour calmer cette contestation sans précédent, le pouvoir a annoncé qu’il allait abolir la loi d’urgence, autoriser le multipartisme dans un pays dominé depuis 1963 par le Baas, lutter contre la corruption endémique et libéraliser l’information contrôlée par le régime. «L’autre facteur dissuasif, c’est l’insistance avec laquelle le régime agite le spectre de la fitna (dissension confessionnelle): les Syriens craignent de voir leur pays plonger dans le chaos après avoir vu affluer chez eux des dizaines de milliers d’Irakiens et de Libanais ayant fui la guerre civile dans leur pays», ajoute la chercheuse. L’Irak a été terrassé par un conflit sanglant entre sunnites et chiites en 2006 et 2007, et le Liban a vécu une guerre civile entre chrétiens, druzes et musulmans de 1975 à 1990. La Syrie est un pays multi-ethnique composé d’Arabes et de Kurdes, mais aussi multi-confessionnel avec les sunnites majoritaires, les alaouites qui détiennent le pouvoir, les chrétiens ainsi qu’une multitude d’autres petites communautés religieuses. «Lors des grandes manifestations de soutien à Bachar al-Assad le 29 mars, étaient bien sûr présents ceux qui aiment le président ou qui appartiennent au parti Baas mais aussi, en grand nombre, ceux qui lui sont reconnaissants d’être le garant de la sécurité publique», affirme Wadah Abed Rabbo, propriétaire d’al-Watan, l’unique quotidien privé, proche du pouvoir. Pour d’autres, l’image du chef de l’Etat, 45 ans, ne peut être comparée à celles de l’Egyptien Hosni Moubarak, 82 ans, resté 30 ans au pouvoir, et du Tunisien Zine El Abidine Ben Ali, 74 ans, qui a gouverné pendant 23 ans. «Même s’il a succédé en 2000 à son père Hafez al-Assad, Bachar a réussi à se donner l’image d’un réformateur contrarié dans ses projets par le clan conservateur au sein de sa famille et du parti Baas», affirme un homme d’affaires pourtant peu amène avec le parti Baas qui lui a confisqué ses terres dans les années 1960. «Il bénéficie encore d’un capital de sympathie, même s’il a très vite mis fin à l’élan de liberté ayant suivi son accession au pouvoir. Aujourd’hui, sans de rapides mesures de libéralisation politique, ce capital fondra», ajoute-t-il. «Il apparaîtra au mieux comme pusillanime, ou au pire comme quelqu’un qui désire maintenir le statu quo politique et sécuritaire», note-t-il. Pour une militante des droits de l’Homme qui tient à rester anonyme, «c’est pour des intérêts économiques que Damas et Alep ne bougent pas».
Dans un tribune publiée mercredi par le quotidien français Le Monde, Thomas Pierret, chercheur, faisait remarquer que, «pour faire plier le régime, les opposants syriens devront mobiliser la population en bien plus grand nombre qu’ils ne l’ont fait jusqu’à présent». «La bourgeoisie de Damas et d’Alep, dont les fils avaient été nombreux à participer à l’insurrection islamiste il y a 30 ans, n’a pas encore rejoint la contestation (…) Les milieux marchands se sont considérablement enrichis à la faveur de la récente libéralisation économique. Par conséquent, ils réfléchiront sans doute à deux fois au moment de choisir entre liberté et stabilité».

  Sammy Ketz (AFP)

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