Les chiffres de la discorde

Le Premier ministre fréquente très peu l’enceinte du Parlement avec ses deux Chambres. Cette situation a, depuis la formation du gouvernement dit de l’alternance, constamment alimenté les critiques du camp de l’opposition. Celui-ci lui en tient évidemment rigueur, prenant ce manque d’assiduité pour une forme de mépris pour l’appareil législatif. En dehors de la déclaration d’intention lors de la formation de son gouvernement en mars 1998, le discours deux ans plutard destiné à donner un nouveau souffle à l’alternance et des cérémonies de clôtures des sessions parlementaires, le chef du gouvernement a fait le reste du temps le Parlement buissonnier.Une figure de l’ex-majorité, Abdelaziz Messioui de l’UC, fait feu de tout bois, ne ratant aucune occasion pour rappeler à Abderrahmane Youssoufi “le peu d’estime dans lequel il tient les représentants de la nation“.
Procès d’intention ou démarche saine ? Une chose est sûre : les bonnes intentions cachent toujours des arrières-pensées . Une énième passe d’armes, par voie de presse interposée, a éclaté à l’approche de la clôture de la session d’automne. L’affaire s’apparente à un marronnier qui fleurit à chaque saison pour envenimer davantage les relations entre l’exécutif et le législatif. M. Messioui, comme à son habitude, a sorti des chiffres : le nombre de questions adressées depuis 1998 au Premier ministre par les députés et qui n’ont pas suscité son déplacement sous la coupole.
Calculette en main, M. Messioui a trouvé que ces questions sans réponse s’élèvent à quelque 15000. Indignation du chef du gouvernement dont les services ont soumis ce chiffre qu’ils jugent erroné à une opération de division en abondant dans le sens du député «calculateur». Opération faite, on a trouvé que cela donne 90 questions par semaine, c’est-à-dire chaque mercredi. «Si le Premier ministre devait répondre à ce volume de questions, une journée ne suffit pas. Il doit rester au moins quatre jours dans les couloirs du Parlement», explique, amusé, un conseiller à la primature. Il ajoute: «La démarche de ce député est pleine de mauvaise foi. Sans oublier que ses statistiques sont fantaisistes. Car les questions adressées par les parlementaires ne sont pas destinées au seul chef du gouvernement. Le gros du paquet concerne les ministres qui viennent répondre devant la Chambre.»
La polémique, qui s’est déroulée dans le quotidien arabophone Acharq Al Awssat, ne s’arrête pas pour autant. Elle se poursuit de plus belle. Abdelaziz Messioui revient à la charge. Deuxième réponse dans le même journal avec un nouveau chiffre : Ce sera 21237 questions au lieu de 15000 annoncées initialement. D’articles en mises au point, l’affaire prend une tournure passionnée, voire caricaturale.
L’affaire de l’assiduité parlementaire du Premier ministre a contribué sérieusement à la détérioration des rapports entre le gouvernement et le Parlement. Il a fallu à plusieurs reprises que Mohamed Bouzoubaâ, ministre chargé des Relations avec le Parlement, intervienne pour rassurer les députés protestataires quant à la bonne volonté du chef du gouvernement. Il a même annoncé l’année dernière que M. Youssoufi avait pris la décision de se rendre régulièrement devant les députés et les conseillers, à l’occasion des dossiers importants qui concernent la vie du pays.
Apparemment, promesse non tenue. “ On aurait aimé entendre la voix du Premier ministre en séance plénière sur la crise que traverse par exemple les relations maroco-espagnoles. Le peuple n’a-t-il pas le droit d’être informé sur cette question de première importance ?“ s’interroge un élu de l’opposition.

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