Quand la misère s’acharne

Fatiha a vu le jour au sein d’une famille pauvre. Elle est l’aînée. Son père est un marchand ambulant et sa mère, une femme au foyer, la lumière qui éclaire leur vie de misère, l’espoir de leur rêve. Ses parents attendaient impatiemment le jour de sa scolarisation. Fatiha entre à l’école.
C’est le début d’une carrière dans la vie de celle qui sauvera cette famille indigente de la misère ; un espoir qui ne peut se réaliser en l’absence de certaines conditions. La préservation de la cellule familiale en est une. C’est ce qui, malheureusement, a manqué aux parents de Fatiha.
Quotidiennement ils se disputent, échangent des invectives et des insultes, devant elle. Une relation orageuse dont le divorce viendra mettre un terme définitif. La petite Fatiha accompagne sa mère au domicile des grands-parents. Sa mère doit tout suite se débrouiller pour gagner sa vie, et répondre aux besoins de sa fillette. La vie de Fatiha est perturbée. Personne ne la guide, ne prend soin d’elle, ne la conseille, ne s’intéresse à elle. Elle est livrée à elle même. À son âge, l’enfant consacre tout son temps à jouer quand il n’est pas surveillé. A treize ans, elle quitte l’école avec un niveau de cinquième année de l’enseignement fondamental, un niveau qui ne permet pas de nourrir de grandes ambitions. Sa mère décide de l’inscrire au centre de formation professionnelle.
A défaut de surveillance, voir d’un simple contrôle, Fatiha cesse de se rendre au centre de formation, commence à errer dans les rues, à fumer… Et de fil en aiguille, elle tombe dans le monde de la prostitution. Est-ce que c’est parce qu’elle manquait d’argent ? Ou y a-t-elle été encouragée ? Personne ne sait. Elle a également oublié les circonstances qui l’ont jetée dans ce monde noir. Ou, alors ne veut-elle plus s’en souvenir. Fatiha commence à vendre sa chair fraîche à un âge très tendre, contre quelques sous. N’importe quel chercheur de plaisir peut tripoter ce corps de quinze ans contre trente à cinquante dirhams ! Une prostitution de misère. Il semble que sa mère, occupée par sa vie personnelle, l’ait oubliée. Son père l’a complètement délaissée depuis le divorce. Il ne se souvient plus d’elle. Elle rencontre Ahmed, un jeune dealer à Derb Soltane. Il partage sa vie entre son domicile, le fief de son «commerce» et la prison. Quelle vie ! Lui aussi, à l’instar de Fatiha, semble-il, ne l’a pas choisi. Sans doute là aussi quelques circonstances se sont ressemblées pour jeter Ahmed dans ce monde. Fatiha et Ahmed deviennent amants et l’amour fait parfois naître la jalousie. «Je ne veux plus que tu sortes te prostituer…Je suis un homme et je ne veux plus que tu souilles ma dignité…Tu cesses de vendre ta peau…“ lui dit-il un jour. Au fil du temps, leur relation devient très solide. Fatiha tombe enceinte. Ils ne peuvent plus vivre en concubins. Et ils établissent un acte de mariage. Une nouvelle relation commence entre eux, une sorte d’engagement légal. Mais à chaque fois Ahmed est en prison, purge une peine d’emprisonnement ferme. Et pour gagner sa vie et celle de bébé; elle recours à la prostitution, le seul chemin qu’elle connaisse. Au deuxième printemps de l’aîné Fatiha accouche d’un deuxième enfant. Aussitôt la relation de Fatiha et Ahmed se dégrade. Elle ne supporte plus cette vie à deux faces ; femme mariée et prostituée de temps en temps. La fin inévitable de leur relation arrive : ils divorcent. Fatiha retourne chez sa mère avec deux enfants dans les bras, deux bouches à nourrir. Mais Ahmed continue à l’aimer. Il commence à se soûler, se droguer. Il ne la laisse pas tranquille, n’hésitant pas à chaque fois à se rendre chez elle, l’appelle, demande à voir ses enfants, la supplie de retourner à son foyer, lui exprime son amour…Et la menace enfin de kidnapper ses enfants.
Fatiha ne supporte plus ce comportements de la part d’Ahmed. Elle tente de porter plainte contre lui, s’adresse au commissariat…mais quelqu’un la croise sur son chemin. Un simple hasard ni plus ni moins. «Je m’appelle Hammouda, je suis officier de police et je peux t’aider à te débarrasser de ton mari…», lui dit-il. Elle rebrousse chemin. Le lendemain, elle rencontre Hammouda dans un café du centre ville casablancais.
Elle lui raconte sa version de l’histoire. «Sois sûre que je vais «l’enterrer» en prison…», lui promet-il. La relation de Fatiha et Hammouda se développe au point qu’un jour il lui demande de l’épouser. Mais comment un officier de police peut-il vouloir se marier avec elle? Elle a peur qu’il ne devine son secret, la réalité. Et elle refuse. «J’ai beaucoup de problèmes actuellement et je dois réfléchir», lui affirme-t-elle, ajoutant : «je dois me débarrasser d’Ahmed en premier lieu». «Tu dois lui mettre du haschisch chez lui et appeler la police par la suite», lui suggère-t-il. Fatiha n’hésite pas à passer à l’action. Elle achète vingt grammes de haschisch et cinquante comprimés psychotropes au quartier Dakhla contre 800 dirhams.
«Salut Ahmed !», lui lance-t-elle lorsqu’elle le rencontre dans la rue. Avec une grande joie, il l’invite chez lui. Elle ne refuse pas, l’accompagne. Ils déjeunent ensemble. «Je vais à la cuisine pour laver la vaisselle…», lui demande-t-elle. Il lui lance un sourire en signe d’accord. Elle entre, prend la drogue qu’elle dissimulait entre ses habits, la met à l’intérieur du four, lave la vaisselle, et quitte son ex-mari. Elle rencontre le même jour son nouvel amant à la rue Beni Mguild, l’avise et lui demande d’appeler la police. Il compose le n°15. “Une personne qui veut garder l’anonymat veut dénoncer un dealer…“ précise-t-il à son interlocuteur.
La police débarque au domicile d’Ahmed, fouille le four, met la main sur le haschisch et les comprimés psychotropes.
«Ce n’est pas à moi !… ce n’est pas à moi ! C’est un coup monté par mon ex-femme», crie-t-il en clamant son innocence. La police arrête Fatiha, elle arrive à dévoiler la vérité et met hors d’état de nuire Hammouda,qui n’était pas plus policier que Fatiha. Le trio a été traduits devant la justice. Et les enfants de Fatiha resteront livrés à eux-mêmes. L’hitoire n’est-elle qu’un éternel recommencement ?

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