Bouteflika : Une imposture algérienne (11)

Les généraux soupçonnent Bouteflika de les fragiliser auprès de l’opinion internationale en leur imputant la responsabilité de massacres de civils et en instrumentant notamment le dossier des disparus. Un officier politologue parle d’« alliance implicite contractée avec le courant islamiste qui semble accepter de déléguer au chef de l’Etat la mission de solder le passif avec la hiérarchie militaire ».
Les faits leur donnaient d’autant plus raison que Bouteflika ne ratait aucune occasion d’inviter les organisations non gouvernementales occidentales à venir étudier la situation des droits de l’Homme en Algérie, dans l’espoir d’accabler les généraux et les pousser vers la sortie. Quand trois livres-réquisitoires paraissent en France qui accusent les chefs militaires de crimes contre la population civile, tous les regards se tournent vers Bouteflika. Le président laisse faire.
Le gouvernement se tait et laisse les chefs de l’armée se défendre seuls face à la campagne de dénigrement.
Le chef de l’état-major,Mohamed Lamari, eut à le rappeler publiquement et en termes crus au ministre de la Communication, Mehieddine Amimour, qu’il croisa à l’aéroport d’Alger.
Bouteflika échouera toutefois à impliquer l’armée dans la répression en Kabylie.
« Certains ont affirmé que l’armée est derrière l’assassinat du jeune Massinissa Guermah, cela est archifaux, soutient au quotidien «Le Soir d’Algérie» un haut responsable de la hiérarchie militaire, dont on apprendra plus tard qu’il s’agissait du général Mohamed Lamari, chef d’état-major. Nous avons invité la commission d’enquête à aller enquêter là où elle voudra le faire pour qu’elle ne reste pas aux portes des casernes, comme elle le laisse entendre dans son rapport préliminaire. Même les militaires mis en prison pour usage d’armes, elle n’a pas jugé utile de les rencontrer, alors qu’elle avait l’autorisation de le faire. »
L’armée n’interviendra jamais dans la répression en Kabylie.
Bouteflika a longtemps agité sous le nez des généraux le spectre des disparus de la guerre contre le terrorisme et dont l’armée algérienne est accusée d’en avoir exécuté froidement une bonne partie. « Moi-même j’ai un neveu disparu », annonce-t-il des dizaines de fois à la presse étrangère, comme pour se disculper de l’affaire.
Ce neveu disparu rendu célèbre par le président est en vérité le fils du demi-frère de Bouteflika, Mohamed. Ce dernier, né d’un premier mariage de la mère de Bouteflika, n’a jamais été accepté par la fratrie qui l’a déshérité. Mohamed décédera sans que l’injustice fut réparée, et c’est en venant à Alger pour en savoir plus sur l’affaire que son fils, le fameux «neveu disparu» de Bouteflika, trouvera étrangement la mort. De mauvaises langues de militaires aigris suggèrent d’orienter les recherches vers le jardin de la maison familiale des Bouteflika, à Sidi Fredj…
Utiliser l’islamisme contre l’armée a conduit Bouteflika jusqu’à disculper les terroristes dont les tueries sont devenues «une violence qui répondait à une première violence», allusion à l’interruption du processus électoral de 1992. Déplacer ainsi la nature de la crise réhabilitait l’islamisme armé et reléguait la résistance antiterroriste à un combat de clan. Bouteflika amnistiera les terroristes sans l’avis des généraux et tentera de pactiser avec les islamistes au-delà de ce qui était convenu en 1999. « L’amnistie, nous l’avons apprise à l’armée en même temps que l’ensemble des Algériens, révèle le général Mohamed Lamari, chef d’état-major. Et d’ailleurs, pour qu’il y ait amnistie, il faut qu’il y ait jugement. Au début, il n’était question que d’une déclaration sur l’honneur du terroriste attestant qu’il n’a pas participé à des assassinats, sans que cela conduise à l’absoudre de poursuites judiciaires si une enquête venait à confirmer son implication dans une tuerie.» La fameuse concorde nationale, avortée de justesse, scellera le divorce : le président, aux yeux des généraux, avait choisi son camp. Les chefs militaires l’accusent de pactiser avec les islamistes pour s’en assurer du soutien lors des élections de 2004. «Voilà qu’à présent il balaie d’un revers de la main dix ans de résistance, qu’il fait appel aux fourriers brevetés de l’intégrisme pour s’assurer des voix militantes afin de rester au pouvoir», constate Nezzar.
Résultat : le président de la République a placé consciemment ou inconsciemment l’Algérie sous le double chantage des enquêteurs internationaux et des groupes de pression islamistes. Les premiers ont assujetti l’ouverture économique au «retour de la transparence politique», les seconds ont conditionné la paix et les réformes sociales à «la réhabilitation du FIS», les deux s’entendant pour bloquer tout progrès.
L’immobilisme bouteflikien tout au long des cinq années de règne tient en grande partie à ce qu’il a préféré les intrigues de sérail et son destin personnel à celui de l’Algérie. L’armée aura quand même empêché son filleul d’infliger au pays deux grosses mésaventures : abdiquer devant les islamistes à leurs conditions et amender la Constitution pour y prescrire le pouvoir présidentiel sans partage et à vie.
« Quel pacte sacré l’Algérie a fait donc avec cet homme et sa famille pour qu’elle doive les subir jusqu’au fond de l’abîme ? s’indigne le général Nezzar, exprimant un sentiment de révulsion qui semble avoir gagné, en cette fin d’année 2003, toute la hiérarchie militaire. J’ai honte pour mon pays, livré au bon vouloir d’un homme qui préfère aux institutions de la République sa famille et son clan. Où sont les avancées démocratiques lorsque la Constitution, les lois et les règlements sont violés par le fait du prince ? On ne peut pratiquer le coup d’Etat permanent, se construire un tremplin en or massif pour le rebond de 2004 avec l’argent du Trésor public et pérorer, la bouche en cul de poule, qu’on veut rempiler parce qu’on aime l’Algérie ! Je le dis, sans ambages, que c’est prendre les Algériens pour des c….»
A 67 ans, Abdelaziz Bouteflika venait de réaliser que le monde n’est plus ce qu’il était, que les faux civils n’y avaient plus de place, qu’ils pouvaient être battus, sur le terrain démocratique, par des militaires.

Chapitre II : Le maquisard
Le ton est un tantinet badin mais volontiers bravache : «L’armée ? Moi je me sens d’abord son chef et, en plus, moi-même je viens de l’Armée de libération nationale. Vous savez, quand j’étais officier, beaucoup de généraux actuels n’étaient peut-être même pas dans l’Armée.» Il n’en fallait pas plus pour s’octroyer une indiscutable prééminence par une bravoure passée à défaut de l’avoir par un génie présent.
Bouteflika opposait le prestige de Novembre à la puissance des galons. Il n’était pas seulement le président fraîchement élu d’un pays accroché à l’espoir de l’homme providentiel, il en aurait été aussi, et donc surtout, le libérateur. Bouteflika sait faire appel au commandant Si Abdelkader pour faire respecter le chef de l’Etat.

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