Bouteflika : Une imposture algérienne (13)

Bouteflika : Une imposture algérienne (13)

Appelé au chevet du pays malade, il lui refait le serment de 1958 : «Avec l’aide de Dieu, je réaliserai la paix, quoi qu’il m’en coûte.
C’est l’aspiration du peuple et je ne vis que par le peuple et pour le peuple. »
Les journalistes français s’en aperçoivent. « Votre référendum, l’appel du peuple, cela évoque fortement De Gaulle. Avez-vous parfois pensé à lui ? » demande, faussement candide, le reporter de Paris Match.
Abdelaziz Bouteflika, ravi de la comparaison, ne dément pas: « J’ai eu l’honneur de le connaître. Il a commencé l’entretien par ces mots : “Vous et moi (vous, c’étaient les Algériens ; moi, c’était la France, je l’avais compris), nous nous estimons parce que, d’un côté comme de l’autre, nous nous sommes bien battus.” Je me suis senti tout de suite à l’aise. »
La caricature gaullienne finira, cependant, par le discréditer.Tel De Gaulle rendant hommage au FLN dont il a lui-même éprouvé la bravoure au combat, le moudjahid Bouteflika érigera Abassi Madani en « brave résistant » : « J’ai beaucoup de respect pour M. Abassi Madani parce que je partage avec lui le compagnonnage d’armes et la fraternité de combat. Il a été ALN, comme moi ; il a été FLN, comme moi. Qu’il soit ailleurs politiquement maintenant et que moi, je me trouve ailleurs ne me fait pas oublier qu’à un certain moment crucial de l’histoire de mon pays, nous étions du même côté. »
En conférant si légèrement une renommée de «compagnon d’armes» à un maquisard inconnu sous prétexte qu’il est devenu leader islamiste, le président contribuait lui-même à jeter le doute sur son propre passé de maquisard. Le tacticien Bouteflika venait de piéger le combattant Si Abdelkader.
Comme dans tout, il aura aussi abusé de la contrefaçon.
Abassi Madani, pour sa part, ne témoignera jamais des mêmes égards envers Bouteflika qu’il tenait en piètre estime. Bouteflika en fit l’amère expérience en 1989, en pleine apogée du Front islamique du salut (FIS). Cet été-là, soucieux de connaître l’homme fort du moment, Bouteflika suggéra à un couple d’amis, les Hassani, proches d’Abassi Madani, d’organiser un déjeuner auquel serait convié le tristement célèbre islamiste. L’entrevue se déroula très mal. A l’heure du thé, Abassi Madani posa à Bouteflika la question fatale : « Est-il exact, Si Abdelaziz, que vous avez volé l’argent de l’Etat comme il se raconte un peu partout ? »
Bouteflika rougit et bredouilla des explications confuses qui mirent fin au déjeuner.
L’aura guerrière du résistant Bouteflika tient en trois réputations : compagnon du colonel Houari Boumediène à l’état-major général; commandant du « front du Mali» dont il gardera le surnom d’«Abdelkader El Mali» ; émissaire chez les cinq leaders du FLN détenus à Aulnoy où il aida au choix de Ben Bella.
Pareille version de faits d’armes est inattaquable en ce qu’elle est un subtil mélange de vérités, de falsifications et d’omissions.
Tout n’y est pas faux ; rien n’y est vrai.
Une parfaite biographie officielle du chef de l’Etat procure discrètement les cerises du gâteau sous forme de nouveaux mérites négligemment suggérés : « Abdelaziz Bouteflika, né le 2 mars 1937 à Oujda, milite très tôt pour la cause nationale ; il achève ses études secondaires quand il rejoint l’ALN en 1956. Il est chargé d’une double mission de contrôleur général de la Wilaya V en 1957 et 1958. Officier en Zone IV et en Zone VII de la Wilaya V, il est ensuite attaché au PC de la Wilaya V, puis, successivement, au PC de l’état-major “Ouest” et au PC de l’état-major général, avant d’être affecté, en 1960, aux frontières méridionales du pays pour commander le “front du Mali”. En 1961, il entrera clandestinement en France dans le cadre d’une mission de contact avec les leaders historiques détenus à Aulnoy. »
L’opinion est donc avertie : le nouveau chef de l’Etat algérien ne doit sa gloire qu’à de hauts faits d’armes contre l’occupant et ne s’en laissera conter par personne. Le maquisard Bouteflika va étrenner rapidement sa nouvelle carte de visite de moudjahid historique. Pour compenser un crédit historique aléatoire, Bouteflika va d’abord s’attacher la sympathie de grandes figures de la lutte armée au jugement plus clément que celui d’Azzedine, Nezzar ou Kafi. A-t-il usé d’une certaine subornation morale, affective ou matérielle pour arriver à ses fins ? Toujours est-il que Bouteflika obtiendra l’allégeance de légendaires baroudeurs de l’ALN. Zohra Drif et Yacef Saâdi, figures mythiques de la Bataille d’Alger, Abderezak Bouhara ou encore Tahar Zbiri, ancien commandant de la Wilaya I et chef d’état-major sous Ben Bella, deviendront l’un après l’autre de précieux alibis aux cheveux blancs. Dans cette compétition pour la renommée, le président Bouteflika engage d’autres opérations de charme qui finiront par séduire à défaut de convaincre. En visite à l’intérieur du pays, le président prendra soin, en effet, de laisser, bien souvent, sa place au commandant Abdelkader. Comme pour éprouver l’intacte réputation du moudjahid, il mélangera régulièrement ses lauriers avec ceux d’illustres héros de la guerre, embrassant tantôt la famille de Ben Boulaïd à Batna, tantôt celle de Ben M’hidi, l’invité Bouteflika veillant soigneusement au caractère improvisé des rencontres en se faisant accompagner des caméras de la télévision. Les ors de la présidence de la République se mettaient alors au service de la légende. Dans une société où la coutume impose aux dirigeants une certaine retenue sur leurs faits de guerre, cet étalage ostentatoire d’un prestige passé engendre malaise. Qu’importe : l’essentiel est d’anoblir le soldat, d’ajouter de la grandeur à des états de service qui remontent quand même à 1956 ! « C’est dans son tempérament de se faire valoir aux dépens des choses les plus sacrées, comme le sang des chouhada ou la guerre de libération, soulignera Chérif Belkacem. Il est le personnage central. Son intérêt avant tout. Et il a ce don de savoir exploiter les situations. »
En vérité, le président ne s’est pas seulement fabriqué un passé de grand moudjahid, il en a surtout inventé le panache.
Le maquisard Bouteflika eut deux vies : avant et après avoir connu Boumediène. Son talent fut d’avoir enterré très vite la première pour se consacrer à profiter de l’ombre prestigieuse du chef de la Wilaya V dont il accompagnera toutes les ascensions. Le jeune Abdelaziz fut recruté à Oujda à dix-neuf ans, lors de la grève de 1956, par l’ALN alors qu’il était en classe de terminale au lycée Abdelmoumène. « L’essentiel, c’est l’engagement », rappelle Chérif Belkacem qui l’a connu en pleine guerre, du côté des frontières algéro-marocaines, en 1957. Rejoindre la résistance était, cela dit, une obligation incontournable pour les étudiants algériens, sous peine d’être poursuivis pour désertion. Bouteflika a répondu, à dix-neuf ans à un devoir qu’ont préféré fuir ses congénères exilés au Maroc.

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