France : Les démons de l’islamisme (11)

Les frères musulmans pénètrent par la grande porte
Nainville-les-Roches, 20 décembre 2002
Allah est grand et Sarkozy pourrait être son prophète. Tel Napoléon créant le Grand Sanhédrin pour la communauté juive, le ministre de l’Intérieur laissera son nom dans l’histoire pour avoir fondé le Conseil français du culte musulman. Immense erreur ou coup de génie ? Les avis divergent. Il est trop tôt pour en juger. Mais ce qui frappe, c’est l’importance que le ministre a accordée à cette affaire. Il y a consacré autant d’énergie qu’à un travail d’Hercule, des mois passés «à manger des loukoums et commenter des sourates». Responsable de l’antiterrorisme à la DST jusqu’en mars 2004, Louis Caprioli observe : «C’est d’abord une démarche de reconnaissance de l’Islam, mais elle répond aussi à des impératifs sécuritaires : empêcher les phénomènes déviants.»
Avec sa célérité à tutoyer, son talent pour passer la main dans le dos, son aisance pour convaincre, amadouer et parfois intimider, Sarkozy a su forcer la main des hiérarques musulmans, si prompts aux querelles de chapelles. Lui, le premier, les a amenés à passer un accord sur une instance représentative. Le 20 décembre 2002, au château de Nainville-les-Roches, les trois plus grandes organisations, la Mosquée de Paris, la Fédération nationale des musulmans de France et l’Union des organisations islamiques de France se répartissent les places de cette structure encore virtuelle. À la Mosquée de Paris revient la présidence du conseil en la personne du recteur Dalil Boubakeur, grand connaisseur de la vie politique. La FNMF et l’UOIF obtiennent les deux vice-présidences. Mais aussitôt sourd la critique : l’homme politique pressé a convié des fondamentalistes à la table de la République.
Nicolas Sarkozy conteste tomber dans un piège. Il plaide sans cesse qu’il vaut mieux avoir les radicaux «à l’intérieur qu’à l’extérieur». Les spécialistes du ministère estiment d’ailleurs que la présidence accordée à la Mosquée de Paris prouve la volonté politique d’endiguer l’influence de l’UOIF, qui se serait bien vue rafler les postes dans les urnes. Sarkozy ajoute que ceux avec qui il traite sont des gens de bonne volonté. Son engagement est pourtant un pari. Il sait que l’UOIF peut jouer un rôle d’apaisement dans les banlieues en cas de crise. Mais les notes de ses services de renseignement pourraient l’inquiéter. Le 23 décembre 2003, la Direction centrale des Renseignements généraux (DCRG) transmet ainsi à son cabinet une synthèse de cinq pages sur la «présence fondamentaliste en France». Parmi les quatre mouvements cités, trois font partie du conseil qui vient d’être créé, la FNMF, l’UOIF et le Tabligh. Pour les policiers du service, la FNMF «véhicule toujours sur bien des aspects une idéologie quelque peu fondamentaliste». Il y a quelques années, les RG étaient encore plus critiques à propos du président de la Fédération, Mohamed Bechari: «L’intéressé et les principaux responsables de la FNMF épousent dans leurs grandes lignes les thèses défendues par la confrérie des Frères musulmans 1.» Quelle est donc cette confrérie dont l’idéologie inquiète tant les services de renseignement? Créée en Égypte en 1928 par Hassan al-Banna, le grand-père de l’influent théologien suisse Tariq Ramadan, l’association des Frères musulmans est une organisation de masse qui reprend «à son compte la dimension politique de l’Islam 2». Les adeptes ont un slogan : «Le Coran est notre constitution.» «Matrice de l’islamisme moderne», la mouvance des Frères musulmans inspire nombre de ceux pour qui l’Islam doit être l’alpha et l’oméga de la vie sur terre.
La FNMF s’abstrait peu à peu de cette influence. C’est moins le cas de l’UOIF, si l’on en croit les documents des RG. En 1997, le service écrit que l’organisation peut compter «sur le soutien infaillible de la confrérie des Frères musulmans 3». Six ans plus tard, les policiers n’ont pas changé d’avis. L’UOIF, qui rassemble près de trois cents associations islamiques, ce qui en fait le «mouvement islamique le plus important en France», propage «la doctrine des Frères musulmans d’obédience égyptienne 4». Le guide spirituel de l’UOIF, le cheïkh Youssef el-Quardaoui, appartient à la branche égyptienne des Frères. Né en 1926 au Caire, il a dû fuir l’Égypte sous la présidence de Nasser, après avoir été plusieurs fois emprisonné.
La Direction de la surveillance du territoire analyse ses prises de parole lors des rassemblements de l’UOIF: «Ses interventions, qui se situent dans la droite ligne de l’idéologie des Frères musulmans, sont toujours suivies par un large auditoire, subjugué par l’éloquence et le charisme de ce patriarche. Lors du congrès de l’UOIF, au printemps 2000, la teneur de son discours fut dans la droite ligne de l’idéologie de la confrérie. Une intégration réussie dans la société française ne peut se faire que par la voie politique. Dans ce but, a-t-il déclaré, il convient de créer des lobbies, lesquels, appliquant la technique du «cheval de Troie», oeuvreront à noyauter les partis politiques et le Parlement 5.» Le cheïkh Quardaoui «a pris position ouvertement en faveur des opérations suicides commises par les Palestiniens, considérant qu’il s’agit d’«autosacrifices» et qu’en conséquence de telles actions sont permises et mêmes recommandées du point de vue religieux 6». Mais il n’a ni approuvé ni justifié les attentats du 11 septembre. L’UOIF est affiliée à l’Union des organisations islamiques d’Europe (UOIE), fondée en 1989 par la confrérie des Frères musulmans et établie à Markfield en Grande-Bretagne. En 1997, l’UOIE suscite la création du Conseil européen de la fatwa et de la recherche, pour promouvoir les préceptes coraniques en Europe et favoriser les liens entre oulémas. Une réunion de ce conseil doit se tenir en France du 6 au 11 février 2002. Consulté par le cabinet de Daniel Vaillant, le directeur adjoint de la DST, Jean-François Clair, livre la position du contre-espionnage : «Cinq mois après les attentats du 11 septembre, un conseil européen organisé par l’UOIE ne nous paraît pas opportun pour notre pays, ne serait-ce qu’en termes d’image.» Au cabinet de Lionel Jospin, on estime inopportune «une telle réunion avant les élections présidentielles et législatives». Le conseil européen de la fatwa est reporté. Il aura finalement lieu en juillet 2002, après la nomination de Nicolas Sarkozy place Beauvau.
Ne voir dans l’UOIF qu’une filiale des Frères musulmans serait cependant une erreur. Son président, Lhaj Thami Breze, récuse l’accusation de «fondamentalisme» et certifie «ne cesser de faire des compromis». Le mouvement est donc «pluriel». Au sein même des instances dirigeantes, des débats se font jour, «des discussions opposant les partisans d’une ouverture idéologique et les tenants de l’orthodoxie doctrinale 7». La fédération entretient d’ailleurs des liens étroits avec les dignitaires wahhabites d’Arabie saoudite, qui font concurrence aux Frères musulmans : «L’ambitieuse politique menée par l’UOIF nécessite des moyens financiers considérables, que seules les cotisations des associations affiliées et l’aumône des fidèles ne sauraient satisfaire, affirment les RG. C’est donc vers l’extérieur, Arabie saoudite et pays du Golfe, que l’UOIF a été obligée de se tourner pour trouver largement indispensable à la réalisation de ses projets. En contrepartie, l’UOIF fait preuve d’une certaine allégeance envers le royaume wahhabite 8».
L’organisation s’est lancée en fait dès 1985, en adhérant un temps à la FNMF, qui avait été créée auparavant : «L’UOIF, dès son adhésion à la FNMF, a mis à profit les liens entre la FNMF et le bureau de la Ligue islamique mondiale à Paris (ouvert en 1976), pour solliciter l’aide financière de Riyad, puis de donateurs privés du Golfe, en faisant valoir son dynamisme et les résultats globalement positifs de ses initiatives.» À ce stade, les policiers qui suivent le progrès de l’islamisme insistent de manière claire et nette: «L’Arabie saoudite à répondu favorablement à ces sollicitations qui correspondaient à ses objectifs sur la communauté musulmane de France : faire obstacle à la mainmise de l’Algérie contrôlant la Grande Mosquée de Paris, à partir de 1982, et s’imposer, auprès des musulmans du monde entier, comme le gardien de l’orthodoxie islamique, à l’heure où l’Iran de l’ayatollah Khomeyni entendait asseoir son influence au-delà de la sphère islamique chiite9.» Le président de l’UOIF, Lhaj Thami Breze, garantit n’avoir «jamais touché un centime du gouvernement saoudien ou de la Ligue islamique mondiale.» En tout cas, l’organisation a l’art de collecter les dons des riches particuliers du Golfe. Et en France, ses militants, tels les pompiers et les agents de la Poste, vendent des calendriers. L’argent, le nerf de la guerre. Avec les images.

1- «La communauté musulmane de France», DCRG, juin 1997.
2- Gilles Kepel, Jihad, Gallimard, 2003.
3- «La communauté musulmane de France», DCRG, juin 1997.
4- «La présence fondamentaliste en France», DCRG, 23 décembre 2003.
5- «Réunion du Conseil européen de la fatwa et de la recherche, du 6 au 11 février 2002», DST, 21 janvier 2002.
6- Ibid.
7- «Éléments sur la représentativité de l’UOIF», DCRG, mars 2000.
8- «L’Union des organisations islamiques de France», DCRG, avril 1999.
9- «Éléments sur la représentativité de l’UOIF», DCRG, mars 2000.

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