Le jeu des deux espions (1)

Le jeu des deux espions (1)

Début 1965, le Mossad essuie deux coups durs simultanés. En janvier, Elie Cohen est arrêté à Damas par le contre-espionnage syrien. Et en février, le citoyen israélien Gour Arieh est arrêté au Caire par le contre-espionnage égyptien. Au Mossad, ces nouvelles font l’effet d’une bombe. Deux de ses meilleurs agents, arrêtés pratiquement d’un seul coup, dans les deux pays arabes les plus hostiles à Israël! Un traître les aurait-il vendus ? C’est une question à considérer. Mais, avant tout, Meir Amit doit s’activer pour sauver ses hommes de la potence qui les attend, à Damas comme au Caire. Des efforts sont déployés dans toutes les directions : à Paris, à Bonn, à Genève, et même au Vatican. J’ai rencontré Meir Amit à Paris au moins deux fois durant sa campagne de sauvetage secrète. Je me souviens notamment du petit déjeuner qui nous a réunis dans un hôtel particulier de la rue Marbeau, proche du consulat d’Israël à Paris. Je suis alors le correspondant en Europe du journal «Maariv», toujours à l’affût d’un scoop. Malgré toute la douleur ressentie en tant qu’Israélien, l’arrestation de deux de nos agents en pays arabes est une affaire trop importante pour que j’y renonce. La passion journalistique l’emporte. De nouvelles manchettes à la Une de mon journal. Et, surtout, devancer mon rival et ami du «Yediot Ahronoth», Y. Ben Porat, et les autres journalistes israéliens. Une triste journée d’hiver. Malgré le café, le jus d’orange frais et les croissants, le visage de Meir Amit, en général bronzé, me paraît grisâtre. e sort de ses deux agents le préoccupe jusqu’au tréfonds de l’âme. Au point qu’il me prie de ne rien publier sur l’affaire. – Pourquoi ? La presse arabe a déjà annoncé leur arrestation. Le «New York Herald Tribune» de Paris a publié la nouvelle de l’arrestation à Damas d’un certain Elie Cohen qui se faisait passer pour un riche négociant syrien. Et pourquoi devrais-je me taire au sujet de l’arrestation de Gour Arieh au Caire ? Je rentre de Hambourg. Tous les grands journaux allemands parlent de l’espion à la solde, ancien officier de l’Afrikakorps de Rommel. Malgré son irritation devant mon appétit journalistique, Amit m’explique patiemment que toute publication en Israël sur les affaires de Damas et du Caire risque d’aggraver le sort des deux agents du Mossad et de réduire à néant les efforts déployés pour les sauver. Mais j’insiste : – Cette politique de l’autruche n’est-elle pas plutôt destinée à masquer les échecs du Mossad ? – S’il y a eu erreur de notre part, nous saurons en tirer les conséquences. La raison de ces arrestations n’est pas encore claire. Le fait est que tous les rédacteurs en chef de la presse israélienne m’ont promis de ne rien publier pour l’instant. Il y va de la vie de ces hommes. Aimerais-tu te sentir responsable ne serait-ce que de la mort d’un seul homme, pour un misérable scoop ? – Bien sûr que non ! J’ai toujours pensé que le métier de journaliste n’englobait pas la compétence du juge autorisé à prononcer des arrêts de mort, et encore moins celle du bourreau autorisé à les exécuter. Surtout dans un pays comme Israël, isolé parmi des centaines de millions d’ennemis, et qui doit encore lutter pour son existence. Il me semble donc tout naturel d’acquiescer à la demande du chef du Mossad qui, d’ailleurs, m’en explique les raisons. D’abord, la cruauté sanguinaire du régime syrien, où les suspects d’espionnage sont soumis aux pires tortures, ongles arrachés, chocs électriques, et bien pis encore. – Elie Cohen a sans doute déjà subi ce genre de tortures. L’analyse des images projetées par la télévision syrienne, qui le montrent en route dû lui faire avouer des choses qu’il n’a pas faites. D’autre part, l’opposition en Syrie et dans les autres pays arabes a saisi une bonne occasion de narguer le gouvernement de Damas « qui a permis à un espion israélien de s’infiltrer jusqu’au sommet du pouvoir ». Même la presse égyptienne reprend ce thème. La situation d’Elie Cohen s’en trouve aggravée. Il risque d’être pendu. Nous devons tout faire pour tenter de le sauver. Toute mention de l’affaire dans la presse israélienne ne fera que jeter de l’huile sur le feu allumé par les médias et les courants politiques en Syrie même et dans le monde arabe. Pour ce qui est de Wolfgang Lotz – notre Gour Arieh – il a des chances de s’en sortir, bien qu’en Egypte aussi l’espionnage soit puni de mort. Il détient un authentique passeport de la République fédérale allemande, tout simplement parce qu’il est né en Allemagne, dont il s’est enfui à la veille de la Seconde Guerre mondiale pour gagner la Palestine, où il s’est battu en 1948 dans les rangs de Tsahal. Il n’a eu aucun mal à recouvrer sa nationalité allemande et à obtenir l’excellente couverture d’un passeport en bonne et due forme, avant de partir pour l’Egypte avec mission de tirer au clair les agissements des savants allemands engagés par Nasser. En outre il est marié à une citoyenne allemande. L’arrestation de Waltraud Lotz dans la somptueuse villa que le couple occupe à Héliopolis, le quartier résidentiel du Caire, a certainement surpris les supérieurs de Wolfgang au Mossad. Pour eux, leur agent était officiellement marié en Israël et père d’un enfant. Il apparaît soudain qu’avant d’aller s’implanter au Caire, il a épousé une Allemande non juive. Les agents égyptiens qui font irruption chez les Lotz découvrent, dissimulé dans le pèse-personne de la salle de bains, le poste émetteur qui permettait à Wolfgang de transmettre en Israël les renseignements qu’il obtenait de diverses manières. Les soirées mondaines des Lotz étaient très appréciées de la colonie allemande du Caire. Bien entendu, le champagne y coulait à flots – ce qui a valu à Lotz le surnom «d’espion au champagne ». D’autre part, Wolfgang Lotz, éleveur de chevaux de race et cavalier émérite, a monté un club d’équitation fréquenté par le gratin du Caire, y compris des officiers de l’armée et de la police. D’où son deuxième surnom « d’espion à cheval ». Autant la chevelure et la moustache noires d’Elie Cohen le font ressembler à un Syrien moyen, autant les cheveux clairs, la carrure et le rire tonitruant de Wolfgang Lotz le font ressembler à un Allemand de souche. Wolfgang et Waltraud Lotz ont été arrêtés au retour d’une excursion en voiture dans la zone du canal de Suez. Wolfgang voulait vérifier si le nouveau dispositif anti-aérien installé par les Egyptiens était déjà opérationnel. En effet, l’Union soviétique venait de livrer à l’Egypte les premières batteries de missiles sol-air. Depuis son arrestation, Lotz semble être traité par Le Caire comme un Allemand à la solde d’Israël plutôt que comme un citoyen israélien. Est-ce choix délibéré de la part des autorités égyptiennes ou ignorance de la véritable identité de l’espion? Lotz a donc des chances d’échapper à la pendaison si « l’erreur » persiste. Mais les choses ne vont pas se passer exactement de cette façon. Je suis impressionné par la préoccupation de Meir Amit au sujet du sort de ses agents, qui sont ses combattants. Comme l’a d’ailleurs constamment fait son prédécesseur Isser Harel, il déploie tous les moyens dont il dispose pour que ses hommes échappent à la mort. Même s’il est condamné à perpétuité, un espion a toujours des chances d’être libéré dans certaines circonstances – échange d’agents ou autre transaction. Dans ce domaine aussi, l’attitude du Mossad et des autres services de renseignements israéliens diffère de celle de leurs homologues occidentaux et, bien entendu, des services secrets des pays de l’ancien bloc communiste qui, en règle générale, de concert avec leurs gouvernements, « ignorent » leurs agents qui se font prendre. Il est vrai qu’Américains et Soviétiques se sont alors habitués à des échanges qui ont régulièrement lieu, à la frontière entre les deux Allemagnes… Le fait que la presse égyptienne, totalement inféodée au gouvernement, persiste à mentionner « l’espion allemand » à la solde d’Israël montre que l’affaire Lotz est moins explosive au plan intérieur que celle d’Elie Cohen à Damas, l’« espion israélien infiltré jusqu’aux échelons supérieurs du Baas syrien ». La promesse de m’abstenir de publier quoi que ce soit concernant les deux affaires ne m’empêche évidemment pas d’en suivre l’évolution ainsi que les efforts déployés par le Mossad pour sauver ses agents d’une mort certaine. L’ambassade d’Israël à Paris est pratiquement mobilisée tout entière pour agir en faveur d’Elie Cohen.
• D’après «Mossad, 50 ans de guerre secrète» de Uri Dan

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