Le jeu des deux espions (4)

Le jeu des deux espions (4)

L’histoire est encore plus fantastique, comme on l’a appris après la chute du Mur de Berlin et l’ouverture des archives de la Stasi, le service de l’Allemagne de l’Est. En effet, un des nombreux agents de l’Est infiltré dans l’organisation Gehlen avait intercepté et transmis au chef de la Stasi, Markus Wolf, la demande d’intervention du Mossad pour sauver Lotz de la mort. Wolf, d’origine juive, a été plus communiste que Lénine, manifestant une fidélité absolue à Moscou. D’ailleurs, la Stasi était une filiale du KGB à l’échelle mondiale. Elle lui a donc transmis tout le dossier Lotz, y compris les détails sur son identité israélienne. La boucle était bouclée. C’est ainsi que Moscou a indirectement participé à l’interrogatoire de Lotz. Le KGB était solidement représenté au Caire par des agents qui travaillaient en coopération étroite avec les services de renseignements égyptiens. L’absurde de toute l’histoire est qu’au moment où le non-Juif Gehlen d’Allemagne de l’Ouest tentait d’aider le Mossad à sauver Lotz, les agents du Juif Wolf d’Allemagne de l’Est travaillaient à sa perte. C’est probablement cela le monde de l’espionnage, où les agents prennent des risques inimaginables. L’agent secret agit à tout moment dans un monde tridimensionnel, mais sa trajectoire englobe une quatrième dimension où une multitude de situations et de facteurs agissent à son insu, au-delà de sa ligne d’horizon. Quant à moi, dans l’impossibilité décrire quoi que ce soit sur le drame des deux espions, alors que j’en savais beaucoup plus que la majorité des citoyens israéliens, je n’arrêtais pas de penser à leur sort. Ils n’avaient pas hésité à quitter la sécurité de leur foyer pour entreprendre de dangereuses missions. Par esprit de sacrifice, par conviction. Pendant qu’ils risquaient leur vie, moi, simple journaliste, je jouissais des plaisirs de Paris. J’avoue que ces deux hommes ne m’intéressaient plus au plan journalistique, mais uniquement au plan humain, en tant qu’Israéliens au service de l’Etat, ayant réussi à pénétrer jusqu’au coeur, jusqu’au cerveau de l’ennemi. La condamnation à mort d’Elie Cohen me bouleverse. Je n’arrête pas de questionner les gens du Mossad que je rencontre, avide de connaître le plus de détails possible sur sa personnalité. Qui était cet homme ? Comment a-t-il eu le courage d’abandonner sa famille et d’aller vivre en Arabe à Damas, à deux pas de l’état-major des armées syriennes? Dans un petit hôtel du 17ème arrondissement, Villa de la Plaine Monceau, je vais jusqu’à demander à un officier supérieur du Mossad de passage à Paris si Elie Cohen était « normal ». Il me répond du tac au tac : – S’il était normal, aurait-il été espion ? Devant ma mine stupéfaite, il ajoute: – Pour ce genre de missions, nous ne choisissons que des gens doués, exceptionnels, très intelligents. Certainement pas normaux, c’est-à-dire pas moyens… C’est un jeu comme tous les autres, pensaient qu’il ne se ferait pas prendre, lui… Devant l’obstination des Syriens à refuser la grâce d’Elie Cohen, malgré les demandes d’Israël par l’entremise de plusieurs chefs d’Etat, Meir Amit réunit ses principaux assistants. – Il faudrait tout simplement enlever quelques officiers syriens sur le Golan, de préférence des généraux, et annoncer à Damas que s’ils pendent Elie Cohen, nous pendrons leurs généraux, dit l’un. – Pour plus de sûreté, ajoute un autre, il faudrait dresser une rangée de potences dans la vallée du Jourdain, face au plateau du Golan, pour que les Syriens sachent que nous sommes sérieux. Meir Amit présente toutes les idées avancées, même les plus extrêmes, au chef du gouvernement Lévi Eshkol. Mais ce dernier refuse tout net : – Nous n’allons pas nous abaisser au niveau des Syriens. La peine de mort n’existe pas en Israël, sauf pour les criminels nazis de la catégorie d’Adolf Eichmann. Il ne reste plus que la voie de la sollicitation… Vain espoir. Une nuit, on sonne à la porte de mon appartement parisien. Il est trois heures du matin. C’est Zeev Slutzky, accompagné d’un de ses collègues du Mossad, que je connais vaguement. Je leur demande ce qui se passe. – Les Syriens ont annoncé qu’Elie Cohen serait pendu cette nuit. Nous avons tout fait pour le sauver, frappé à toutes les portes pour une intervention de dernière minute. Il s’agit maintenant de savoir si Damas est passé à l’acte. Zeev sait que j’ai un bon copain à Londres, un des principaux rédacteurs à l’agence de presse Reuter. Je lui téléphone aussitôt malgré l’heure tardive. J’explique la raison de mon coup de fil et lui demande de vérifier auprès du bureau de Reuter à Damas si Elie Cohen est encore en vie. Une heure après, il m’annonce la nouvelle laconique : « Elie Cohen a été pendu en plein centre de Damas.» Je n’ai encore jamais vu Zeev dans cet état, abattu, brisé, anéanti. Il ne relève la tête que pour marmonner: – Fils de chiens ! Ils le paieront cher ! Ils nous ont induits en erreur jusqu’au bout… Je n’arrive pas à parler. Il n’est pas question de dormir. Nous descendons dans la rue, montons dans la voiture. Le Wimpy des Champs-Elysées est ouvert. Chacun de nous commande un hamburger, et n’y touche pas, un café, et n’y touche pas. Nous restons là, sans parler, pendant une heure. Finalement, je rentre chez moi et téléphone à mon journal. Bien entendu, tout le monde est au courant. Les agences de presse ont diffusé la nouvelle. J’ajoute quelques détails sur ce drame affreux dont le public israélien va découvrir pour la première fois toute l’horreur. Je ne regrette pas un instant d’avoir manqué ce scoop. Dormir ? Chaque fois que je ferme les yeux, je vois le corps d’Elie Cohen se balancer au bout d’une corde. Ainsi, rien n’y a fait. Ni le silence des médias israéliens imposé par le Mossad. Ni les lamentations de la femme d’Elie Cohen. Ni les offres d’argent, de biens matériels d’Elie à Damas. Mes pensées tournent en rond. C’est comme si le corps pendu à Damas incarnait le secret de l’existence du petit Etat d’Israël face à ses puissants ennemis arabes. Un homme solitaire, prêt à tous les sacrifices, y compris celui de sa vie, pour contribuer à la défense de son pays.
• D’après «Mossad, 50 ans de guerre secrète» de Uri Dan

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