Société

Bonnes feuilles : Un regard calme sur l’Algérie (2)

© D.R

Le régime a toujours excellé dans les manipulations et les provocations à court terme, mais il n’a jamais été capable de penser les conséquences à long terme de ses actes et décisions. Sa stratégie est celle du coup par coup, ce qui explique pourquoi aucun revirement ne peut jamais être exclu.
Le terrible sort fait au président Mohamed Boudiaf, assassiné le 29 juin 1992 à Annaba, en est la meilleure illustration. En janvier 1992, le pouvoir décide d’annuler les élections législatives remportées par les islamistes du FIS. Pour donner une façade légitime à ce véritable coup d’Etat, il fait appel à l’exilé Mohamed Boudiaf, un «historique», l’un des fondateurs du FLN, absent du pays depuis 1963. Mais rapidement le pouvoir se rend compte que l’homme n’est ni un pantin ni un filou et, surtout, qu’il a visiblement l’intention de nettoyer les écuries d’Augias en s’attaquant de front à la corruption qui gangrène le pays. Six mois après son retour, Boudiaf est assassiné dans le pire style mafieux – l’avertissement à ses successeurs est une évidence : tous connaissent désormais le châtiment en cas de franchissement de la ligne rouge, c’est-à-dire en cas d’attaque frontale contre les intérêts du pouvoir. Cette disparition a créé une confusion qui dure encore et a plongé l’Algérie – opposants démocrates de Boudiaf compris – dans l’abattement. Elle a sonné l’heure de la fuite pour nombre d’élites et ouvert la voie à d’autres violences politiques.
La constitution de contre-maquis islamistes est un autre exemple majeur de la capacité des dirigeants à allumer de terribles brasiers en jouant les apprentis sorciers. A force de vouloir noyauter les groupes islamistes armés, le pouvoir a finalement créé une bête incontrôlable, responsable de la mort de milliers d’Algériens. L’organisation des élections de 1991 fut un acte irresponsable, quelle que soit la manière dont on l’appréhende. Le 27 décembre de cette année-là, au centre de presse installé dans la salle Ibn Khaldoun, le fou rire qui s’empara de moi vers deux heures du matin à la vue de la mine déconfite du ministre de l’Intérieur, le général Larbi Belkheir, ne fut qu’une simple réaction nerveuse à l’annonce de la victoire écrasante du FIS. A mes côtés, une jeune consœur s’était mise à pleurer tandis qu’un journaliste d’un hebdomadaire aujourd’hui disparu lui affirmait, comme pour se rassurer lui-même, que la France ne laisserait pas perdurer une telle situation…
Nous étions K-O debout et pourtant nous savions tous que les islamistes allaient gagner – il ne fallait pas être sorcier pour le deviner. Dans cette salle où régnait l’abattement – à l’exception des journalistes français, totalement surexcités -, il m’apparut néanmoins que le pouvoir s’était magistralement fourvoyé en promettant à ses interlocuteurs occidentaux un scénario aux trois tiers (un tiers de l’Assemblée pour les islamistes, un autre pour le FLN et le dernier pour les démocrates).
Aujourd’hui, certains, y compris au sein du pouvoir, récrivent l’histoire. « Une déroute ? Mais pas du tout, répondent-ils. Plutôt une stratégie. » Car, bien sûr, le pouvoir savait que le FIS gagnerait les élections, et c’est bien pour cela qu’il les avait organisées, contre toute logique et sans tenir compte de la non-préparation du camp démocrate pour un rendez-vous aussi crucial pour l’avenir du pays.
La victoire annoncée des islamistes devait ainsi servir de prétexte pour annuler le scrutin et interdire le parti religieux, puisque ses militants ne manqueraient pas de protester violemment contre cette extinction des lumières. Si cette stratégie est véridique, elle mérite d’entrer dans l’histoire – on l’appellera la « stratégie des généraux algériens » -, au nom des 200.000 morts et des 20 milliards de dollars de dégâts que ce brillant jeu de go a causés !

Une réputation surfaite
Le pire dans tout cela, c’est que l’opinion publique est persuadée que le pouvoir planifie tout, qu’il est toujours maître des événements, alors qu’en réalité il ne cesse de courir après ses erreurs. Il est possible que la croyance en l’existence d’un « cabinet noir » aide à mieux supporter le quotidien et à imaginer que la raison s’emparera un jour de ses membres. « Ils ont décidé de le tuer au moment même où il a accepté de revenir en Algérie », me jura un cousin quelque temps après la mort de Boudiaf. Je rétorquai qu’il attribuait trop d’intelligence au pouvoir et que n’était pas Don Corleone – Le Parrain est l’un des films préférés de tous les tyrans du monde arabe – qui voulait. « En Algérie, tout n’est que manipulation», me dit un jour le journaliste Robert Fisk. Ce n’est vrai qu’en partie. Le pouvoir manipule, mais ses « stratégies » n’engendrent le plus souvent que des catastrophes qui l’obligent à recourir à de nouveaux coups tordus pour redresser une situation qui, au final, ne cesse d’empirer.
La succession d’événements calamiteux depuis 1988 peut être analysée à travers cette grille. Il est plus que vraisemblable que les émeutes d’octobre 1988 ont été provoquées par un clan du pouvoir pour prendre l’ascendant sur un autre. Le résultat sanglant de cette manipulation (près de 600 morts, en majorité des jeunes) a finalement forcé le pouvoir à ouvrir le champ politique de manière plus importante qu’il ne l’avait envisagé dans un premier temps. Du coup, il a rapidement décidé de pervertir cette ouverture démocratique en favorisant notamment la création de croupions qui ont pollué le débat politique. Quant aux islamistes, ils ont été soutenus par ce même pouvoir qui entendait effrayer la société civile en se posant comme seule alternative au FIS. On connaît aujourd’hui les conséquences dramatiques pour l’Algérie de cette stratégie, néanmoins il faut reconnaître une réussite au pouvoir: ses manipulations erratiques lui ont permis jusqu’à présent de garantir sa survie. Toutefois, dans le même temps, il a quand même failli être emporté par le feu islamiste qu’il a allumé et rien ne dit que l’une de ses futures stratégies ne finira pas un jour par l’ensevelir.

Indécision et incompétences : principales caractéristiques du pouvoir
De retour à Alger, Mohamed Boudiaf évoqua, sans les nommer, les décideurs qui avaient fait appel à lui. Ce terme a fait date dans le vocabulaire politique-médiatique algérien puisqu’il désigne le plus souvent les généraux. Pourtant, l’une des caractéristiques du pouvoir est que ses membres méritent rarement ce qualificatif. Certes, le pouvoir a décidé d’interrompre les élections de décembre 1999 ; il peut aussi décider, après maintes tractations et hésitations, du nom du président de la République qui lui fera allégeance. Mais, le plus souvent, les décideurs sont plutôt des non-décideurs dont l’obsession est de toujours gagner du temps. « Laisse faire le temps », « L’eau trouble finit toujours par s’éclaircir » sont les expressions favorites de nombre de dirigeants algériens qui ne portent qu’une attention limitée à l’ordinaire et qui, du coup, ne réagissent que lorsque leurs intérêts sont vraiment menacés. Pour le reste, le système mis en place par le pouvoir favorise l’inertie, et ce n’est pas un hasard si la principale conclusion à laquelle arrivent les consultants internationaux qui auditent les grands groupes algériens concerne l’incapacité de ces derniers à décider dans la transparence. « Qui décide ? » est la question à plusieurs millions de dinars en Algérie, surtout lorsqu’il s’agit de dossiers aussi importants que les réformes économiques, le mode de gestion des hydrocarbures ou même le statut de la femme. Un mode d’exercice du pouvoir qui repose essentiellement sur la manipulation – laquelle, je l’ai dit, tourne le plus souvent mal – est le signe d’une extrême incompétence. Pour avoir dédouané le pouvoir algérien d’une quelconque responsabilité dans les massacres de populations civiles de 1997 tout en le qualifiant d’ « incompétent » – une façon de mieux l’excuser -, un intellectuel français célèbre s’est vu refuser le droit de tourner un film en Algérie.

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