Anouar Majid: Un pont entre deux rives

Anouar Majid: Un pont entre  deux rives

Après son bac obtenu à l’école publique de Fès en 1979, ce fils d’un homme d’affaires et d’une infirmière tangérois remporte une bourse pour aller étudier aux Etats-Unis. C’est le début d’une longue et prolifique carrière d’intellectuel entre deux rives, qui consacre l’intégralité de son temps et de son talent à réfléchir le monde arabe et ses relations avec l’Occident.

C’est grâce à lui qu’existe désormais un lieu concret et «unique dans le monde arabe» de rapprochement entre les deux continents : le campus de l’University of New England, ouvert à Tanger depuis avril 2014. «Un premier groupe d’étudiants américains vient d’y passer un semestre et le deuxième groupe se prépare pour la rentrée de septembre à laquelle je serai présent», dit-il. Avec sa femme et ses trois enfants – tous américains – Anouar Majid revient passer un an dans sa ville natale, pour la première fois en plus de trente ans. Une expérience qu’il attend avec impatience et qui fait remonter à la surface les mémoires de ses premiers pas à New York.

«C’était comme arriver sur une autre planète» se souvient-il, «j’ai commencé par étudier l’histoire du cinéma et passais mes journées enfermé dans les salles obscures à regarder des films muets en noir et blanc. C’était dingue ! Honnêtement, quand je repense à ma vie, j’ai l’impression qu’entre le jour de mon arrivée et aujourd’hui il s’est passé deux siècles», s’étonne-t-il. Anouar Majid est parfaitement conscient de la chance qu’il a eue de pouvoir faire sa vie ici.

«Extrêmement fier» d’être citoyen américain depuis 2003, il justifie ce sentiment en expliquant que «les Etats-Unis vous valorisent tout au long de votre chemin. C’est un pays qui responsabilise ses citoyens et donne à chacun les moyens de faire quelque chose. En cela réside sa grandeur». Son âme, quant à elle, est restée marocaine. «Je suis férocement et passionnément pro-Maroc. Le pays m’obsède, j’y consacre énormément de mon temps, de mon travail et de ma pensée», comme en témoignent, entre autres, son magazine en ligne Tingisredux.com et son blog Tingitana.com.

Il est très heureux que son projet d’UNE Tanger ait abouti et est reconnaissant de toute l’aide qu’il a reçue des deux côtés de l’Atlantique pour y arriver. En faisant venir étudier des Américains au Maroc, l’université crée des ponts concrets entre deux civilisations qui ne se connaissent pas en profondeur et qui ont parfois encore peur l’une de l’autre. Aux objections qui lui sont faites d’être une faculté réservée aux élèves américains, Anouar Majid répond que «le Maroc bénéficiera des retombées lorsque ces élèves rentreront aux Etats-Unis une fois leur semestre achevé et deviendront dès lors des ambassadeurs de choix pour le Maroc».

«Il faut libérer les esprits», martèle-t-il, «honnêtement, je pourrais faire tout autre chose de ma vie mais c’est cette voie que j’ai choisie : ouvrir les mentalités, innover, prendre des risques pour que tous aient quelque chose à y gagner sur le long terme».

Il s’agit par exemple de contrer la peur qu’a l’Amérique du monde arabe et de l’Islam en ouvrant un dialogue humain et concret entre les peuples, au même titre qu’il s’agit de contrer la peur qu’a le monde arabe de l’ultra-démocratie nord-américaine en proposant ce que les Etats-Unis possèdent de meilleur. «Comment expliquer que malgré la crise financière terrible dans laquelle ils baignent depuis des années et malgré le fait que le pays soit totalement endetté, les gens continuent à investir des sommes démentielles dans des projets aussi divers que variés ? Parce qu’ils ont confiance en leur système.»

Anouar Majid pense que le Maroc devrait s’inspirer du dynamisme américain, «les Marocains sont très entrepreneurs mais ils ne sont pas innovants ; ce sont des traditionalistes et l’innovation implique la prise de risques», regrette-t-il.  

Anouar Majid possède en lui le meilleur des deux mondes. Par sa pensée et son action, il est l’expression du futur, dans une conception de compréhension des peuples et d’ouverture sur l’extérieur, il est électron libre et incarnation de la connexion entre les deux rives de l’Atlantique, entre Orient et Occident.

Par Eve Boisanfray. New York
 

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