Azrhaï, l’air de ne pas y toucher…

Azrhaï, l’air de ne pas y toucher…

Il est des peintures qui résistent tellement à la description verbale qu’elles finissent par vous hanter et par vous occuper l’esprit tout entier tant que vous n’avez pas encore réussi à trouver  les mots qui vous semblent justes pour en rendre compte, pour les signaler au regard averti, pour suggérer leur présence et leur force. Les peintures de Aziz Azrhaï sont de celles-là. Elles peuvent même représenter l’archétype de cette catégorie d’expression plastique qui résiste au confinement des mots, qui se refuse à la narration de la langue, parce qu’elle se veut elle-même la langue d’expression, éloquente, autonome, suffisante et majestueuse.
Pourtant, son auteur n’affectionne pas particulièrement l’hermétisme, ne cultive pas délibérément le mystère et ne nourrit pas volontairement la sophistication ou un quelconque ésotérisme. Quand il vous est donné de le fréquenter assidûment, de le voir plonger en apnée dans son travail et puis rejaillir de ces profondeurs fusionnelles comme s’il n’était jamais parti, vous mesurez la distance qu’il met entre l’acte de peindre et celui de vivre : il est tantôt totalement peintre, tantôt autre. Une altérité époustouflante et, pourtant, si présente, si vraie.
L’homme est propre sur lui, élégant, doté d’une bonté à toute épreuve, aimant la vie, cordon bleu à ses heures, poète prolifique, père attentionné, curieux des choses de l’esprit, travailleur infatigable, conteur hors pair. Mais est-ce là un portrait idoine d’un peintre ? Serait-on tenté de se demander. 
La réponse vous est fournie par cette pléthore de couleurs, de formes, de volumes, de dimensions, de matières, de motifs qu’il passe des heures et des heures, parfois de manière quasi-pathologique, à combiner, à travailler, à retravailler, à remettre en question, à mettre en équation, à transfigurer, à rétablir, à caresser, à bousculer, à faire tanguer, jusqu’à estimer que l’unité de l’œuvre est réalisée, que son harmonie est bien accordée, que son équilibre, sa cohérence et sa plénitude sont atteints.
La suite ? C’est un deuxième module, un troisième, un quatrième jusqu’à la douzaine, la vingtaine d’éléments de composition parfois, comme la scansion d’une même prière sur tous les tons, à tous les rythmes, jusqu’à épuisement total. Il n’y a là aucun dogme, simplement un ordre, une forme de calcul aux unités improbables, aux logiques abstraites et occultes. C’est ainsi que vous allez trouver ces séries de tableaux impressionnantes à tel point que vous vous demandez si c’est leur globalité et leur entièreté qui étaient conçues au départ, du voulu, voire même à l’insu de l’artiste, ou bien est-ce que c’est l’attention accordée à chaque élément qui servira à rapprocher l’ensemble de la réalisation, par petites touches, par quêtes superposées et par affinités intrinsèques aux matières et aux signes capturés et fixés sur la face de la toile.
Azrhaï est un perfectionniste dans son travail. Oui, ses toiles impressionnent par leur richesse, par la densité des matériaux qui en composent les motifs, par cette pâte épaisse, poussière de marbre, terre, couches généreuses de peinture, qui leur donnent un supplément de relief, un jeu d’ombres et de répliques qui content une histoire, des histoires, souvent violentes et traumatisantes, mais de tous temps adoucies par les motifs quasi-subliminaux, contenus dans les plages d’arrière-plan des toiles. Une doublure discrète, mais si signifiante et si pleine.
En fait, une toile d’Azrhaï, prise isolément, est souvent un véritable labyrinthe de sens. Les interférences entre les signes, les composantes scripturales, les lignes de fracture, les esquisses de formes inachevées, à peine suggestives, les schèmas de composition laissés en plan, loin de dissuader le regard, au contraire, ils le captent, le subjuguent, l’invitent à la méditation, à entrer en intimité avec ces motifs, ces couleurs harassées, à force de sollicitations et de remises en cause, en un mot à entrer dans cet univers, à se l’approprier, à en faire partie. En physiologie, cette faculté, vue du côté du corps absorbant est joliment dénommée : une faculté d’assimilation. Et puis, lorsque vous vous dites que vous tenez un bout du fil, que vous êtes sur une piste pour accéder aux mécanismes du travail de cet artiste qui, jamais, ne vous donne l’impression qu’il est dans une phase expérimentale tellement il fait montre d’une maîtrise et d’une affirmation altière de son style,  le voila qui trouve le moyen de vous surprendre encore et encore et d’étaler des facettes inconnues et tout aussi impressionnantes de son talent.
Entre les toiles de ses débuts qui remontent à plus d’une décennie déjà, et les dernières séries de figures géométriques à dominantes grises et noires, il y a eu comme une épure, un patient travail de maturation et de perfectionnement. En tout cas, de belles et prodigieuses promesses pour un esthète débordant de vitalité et qui sera demain, c’est une certitude, une valeur sûre de la peinture marocaine contemporaine.    

Articles similaires

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *