Contes de la campagne

Imaginons une conversation entre deux personnes. L’une propose à l’autre un pacte consistant à écouter tout ce qu’elle va lui raconter. Ces deux personnes s’appellent Driss Louiz et Jean-Pierre Koffel. Le second prête une écoute attentive aux récits du premier. Il savoure si bien ce que le premier lui raconte qu’il accepte volontiers de partager son plaisir avec d’autres personnes. Et c’est ainsi que commencent des séances enregistrées sur dictaphone entre Driss Louiz et J-P Koffel. Celui-ci va transcrire et arranger les faits narrés par celui-là. Le résultat est un livre, «Les mémoires d’un chômeur», dont la forme écrite respecte minutieusement l’oralité et le rythme de la voix de celui qui raconte. De quoi s’agit-il dans «Les mémoires d’un chômeur» ? De contes savoureux qui ont pratiquement tous pour cadre la commune rurale de Dar Gueddari, située dans le Gharb. Il est question des souvenirs d’un homme né dans cette commune et qui relate, d’une façon très drôle, des faits se rapportant à son vécu et à celui des habitants de son village. La voiture d’un père, une Fiat modèle 1975, qui finit dans un fossé, sa scolarité à Sidi Yahia, la fête du mariage à la campagne, les prostituées du coin, et d’autres choses encore.
La composition du livre offre des contes distincts qui peuvent se lire séparément les uns des autres. La lecture linéaire n’est pas au demeurant préconisée pour ce livre. Il vaut mieux se laisser aller au gré de son flair et accepter l’invitation des titres les plus prometteurs. Il n’y a absolument rien de folklorique dans les choses rapportées par Driss Louiz, puisqu’il nous livre la réalité la plus stricte de ce qui constitue le quotidien des personnes vivant dans la campagne marocaine. Driss Louiz s’apparente au chroniqueur du quotidien à Dar Gueddari. Si la tonalité d’ensemble de ces récits est la drôlerie, il n’en demeure pas moins que le conteur ne cache rien de la réalité cinglante de la vie dans les campagnes et de certaines pratiques abusives, que ce soit de la part des instituteurs ou des gendarmes. Ainsi cet enseignant qui ordonne à chacun des élèves de donner un coup à un Ahmed, un cousin de Driss Louiz, dont le seul crime a été de n’avoir pas de quoi acheter un classeur. «Quand il a été relâché, il s’est précipité vers la porte, mais il n’avait plus de mains pour l’ouvrir, tant elles lui faisaient mal», commente Driss Louiz. À cet égard, ce livre est accablant au regard des punitions corporelles infligées aux élèves dans les communes rurales.
Par ailleurs, Il ne faudrait pas chercher la grande littérature dans ce livre, mais des récits truculents, faciles à lire et dont toute la saveur tient au fait qu’ils ne cessent d’être traversés par la voix du narrateur. À l’instar des conteurs des places publiques, Driss Louiz joue avec la patience de ses auditeurs, laisse le meilleur pour la fin, et comble de roublardise, il préfère parfois garder le secret. Ainsi ce récit d’un jeune homme qui avait trouvé le moyen d’empêcher les chiens d’aboyer pendant la nuit quand il part rejoindre sa bien-aimée. «Et Banassa trouva l’astuce, mais je ne vous la dirai pas pour que vous ne puissiez pas à votre tour vous promener nuitamment dans nos villages avec des intentions déshonnêtes» dit-il dans ce sens.
Driss Louiz est licencié en littérature française. Il est resté longtemps au chômage avant de trouver un poste d’enseignant de secondaire à Errachidia. Sa longue période de chômage explique le titre de son livre. Ce livre est léger avec quelques revers cinglants. Ses dernières pages sont truffées de coquilles, mais cela est en parfaite harmonie avec le plaisir qu’il y a à cahoter dans les pistes de nos campagnes.

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