Entre Chicago et Bejaâd

Hakim Belabbès a grandi dans une salle de cinéma. Ce n’est pas une image, c’est le strict vécu d’un enfant dont l’univers de représentations est complètement filmique. Son père possédait l’unique salle de cinéma à Bejaâd. La programmation de cette salle ne ressemblait pas à celle des grandes villes. Deux longs-métrages y étaient projetés pour une durée ne dépassant guère trois jours. Ensuite, il fallait réfléchir à de nouvelles combinaisons pour proposer du neuf à la petite population du village. L’enfant Hakim Belabbès regardait les films de tous ses yeux. Il ne faudrait pas croire que cette salle provinciale diffusait seulement des films de Karaté ou d’action. «Il était plus facile de programmer des films de Fellini ou Bergman que ceux de Jackie Chan», précise Hakim Belabbès. Les films d’auteur étaient considérés comme de la «camelote» par les distributeurs casablancais. Ils étaient soit bradés, soit offerts gratuitement en supplément de l’achat d’un long-métrage d’action. C’est grâce à un film “camelote” que Hakim Belabbès a eu son premier choc émotif au contact d’une œuvre d’art. « Je m’en souviens comme si c’était hier. Je devais avoir 13 ans et je regardais distraitement Amarcord de Fellini, lorsque j’ai senti un picotement me parcourir du bout de l’orteil jusqu’aux cheveux. Sans le comprendre, je faisais ma première expérience de l’émotion esthétique», dit l’intéressé. Fellini a si bien impressionné l’adolescent que ce dernier a proposé ses services pour aider son père dans la programmation de la salle. « Je crois que mes choix ont précipité la fermeture de notre cinéma », dit-il avec une légère altération dans la voix.
Cependant, si les films d’auteurs n’attiraient pas une large population à Bejaâd, Fellini a eu le mérite de conforter Belabbès dans son projet de donner à voir son entourage immédiat. « Grâce à Amarcord, j’ai compris que l’on peut raconter son environnement immédiat avec réalisme et magie ». Cette conscience s’est confirmée plus tard, lorsque l’intéressé a découvert que le principal sujet de son œuvre sera le village où il est né en 1961.
Et pour preuve, après des études de littérature anglaise à l’université Mohammed V et un DEA à Lyon, il est revenu à Bejaâd pour se dévouer à la programmation de la salle de son père et fonder un club de cinéma. Il a refusé de devenir prof dans une ville pour ne pas s’éloigner de son village ! La seule coupure à laquelle il a consenti pour se séparer de Bejaâd est un sacrifice réclamé par le cinéma. Hakim Belabbès a quitté Bejaâd pour apprendre les métiers du 7ème art au Columbia College de Chicago.
Il en a éprouvé des remords. En atteste son film de thèse. Belabbès est retourné à Bejaâd pour tourner un film en vue de l’obtention d’un diplôme à Chicago. « Un nid de chaleur » est un film strictement autobiographique. À l’instar de l’enseignement dispensé par Fellini, Hakim Belabbès a compris que « c’est partant d’un récit localisé, du noyau des proches que l’on a quelques chances de toucher l’universel ». Ce film autobiographique a valu une reconnaissance à Belabbès au sein du département-cinéma de la Columbia College à Chicago. Un poste de professeur lui a été proposé suite au film sur Bejaâd. Il enseigne d’ailleurs depuis 7 ans à Chicago la composition de l’image, le montage et la mise en scène. Cet acquis théorique a été investi dans le premier long-métrage de l’intéressé : « Les fibres de l’âme ». Très moderne dans sa conception, ce film  surprend par l’archaïsme du contenu de certaines séquences. Bejaâd y occupe au demeurant une place considérable. C’est d’ailleurs dans ce village que Hakim Belabbès aurait souhaité faire la première mondiale de son film. Et il continue d’espérer rendre vie à la salle où il a eu sa première émotion esthétique.

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