«Je est un autre»

Le rideau ne se lève pas : en entrant dans la salle du théâtre 121, les spectateurs découvrent deux corps étendus sur scène. Ils restent dans cette position qui tient de la performance pendant à peu près un quart d’heure. L’image d’un bébé est projetée sur un écran, placé au fond de la scène. Cet avant-spectacle est accompagné par des sons : les vagissements d’un nouveau-né. La lumière s’éteint, et l’on découvre que le corps adulte couché sur la scène est un bébé. L’adulte joue le rôle d’un bébé. Il est en compagnie de sa soeur légèrement plus âgée que lui. Le bébé articule à peine ses mots : maman, papa, areu. Cinq ans plus tard, Pauline, la soeur du bébé, invente un jeu. Elle propose à son petit frère, Jean, de dire «je» à la place de «tu», et inversement. Jean est réticent au début, mais sa soeur le convainc qu’il ne s’agit que d’un jeu. Nous sommes d’emblée plongés dans l’univers de «Je crois ?», une pièce de théâtre écrite par Emmanuel Bourdieu et mise en scène par Denis Polalydès. Plusieurs scènes de cette pièce évoquent une espèce de mise en abyme. Mise en abyme, parce que dans un théâtre où tout relève du jeu, des acteurs inventent un jeu sur lequel repose toute la dramaturgie de la pièce. L’effet est vertigineux, et les spectateurs doivent redoubler de vigilance pour ne rien perdre de cet aspect réfléchissant de «Je crois ?».
Dire «je» à la place de «tu», c’est altérer le code du langage régissant les identités. Le fameux «Je est un autre» de Rimbaud est à considérer cette fois-ci au propre, puisque, c’est dans l’autre que Jean (Micha Lescot) cherchera son moi, et les sensations que son moi éprouve ne peuvent être sans la confrontation avec l’autre. Tout ce qu’il ressent appartient à un autre. La vie du frère se trouve bouleversée par ce jeu. Car si tout jeu a une durée qui neutralise la conscience de subir les contingences du temps réel, s’il abolit l’ordre habituel du monde, s’il n’est pas la vie courante, il n’en demeure pas mois qu’il obéit à des règles, et qu’il a toujours une fin. Le jeu de Jean est sans fin, il ne peut vivre sans jouer, puisque son existence est dans l’autre. Ainsi se dessine le caractère extroverti à l’extrême du frère : il est tourné vers le monde extérieur. Il voit ce que les autres éprouvent et remplit avec son vide affectif avec les sentiments d’autrui. Toute sa vie est projetée vers l’extérieur. Ce mouvement vers l’autre est accompagné de la projection d’images. Il est question de voir dans cette pièce. Les images entretiennent dans ce sens une résonance sémantique avec la vie tendue vers l’autre de Jean.
L’un des quatre personnages de la pièce est de surcroît photographe. Il s’appelle Simon, rôle magistralement rendu par Pierre-Alain Chapuis. Ce personnage montre à un moment de la pièce la photographie de Louis Payne par Alexander Gardner. Roland Barthes a commenté cette photographie dans «La Chambre claire». Il en parle ainsi : «En 1865, le jeune Lewis Payne tenta d’assassiner le Secrétaire d’Etat américain W.H. Seward. Alexander Gardner l’a photographié dans sa cellule ; il attend sa pendaison.
La photo est belle, le garçon aussi (…). Je lis en même temps : cela sera et cela a été ; j’observe avec horreur un futur antérieur dont la mort est l’enjeu (…). La photographie me dit la mort au futur.» Cette photographie est prémonitoire de la fin qui attend Jean. Au demeurant, l’intérêt des images est capital dans la mise en scène. Cécile Bouillot, qui joue le rôle de Pauline, souligne la complémentarité des images par rapport au jeu des acteurs. «L’image est importante dans la mesure où elle désigne les différents âges des personnages. Les acteurs n’ont pas eu à trop composer dans ce sens-là, parce que le spectateur voyait leurs âges défiler sur l’écran» dit-elle dans ce sens. Pierre-Alain Chapuis renchérit : «L’image a une grande capacité d’émotion. Nous avons tous feuilleté des images, des photos de souvenir. L’image est indissociable de la mémoire et de l’identité. Et tout le monde se retrouve dans ces images, ce qui s’en va, ce qui est fixé, ce qui reste. Ce n’est pas un hasard si «Je crois ?» qui repose sur la question de la mémoire et de l’identité ait fait de l’image une composante du spectacle».
Jean va se marier avec Murielle (Aurélie Rusterholtz) qui se dévouera entièrement à lui. Elle lui donne son âme. Il peut ainsi voir en elle, penser par elle, avoir une conscience à travers elle. Mais ce sacrifice ne réussit pas pour autant à le sauver. Il perd peu à peu sa capacité à voir dans les autres, sans pour autant retrouver la faculté de voir clair en lui-même. Les mots ne sont nulle part. Il cherche en vain à les retrouver dans autrui. Jean sombre dans le vide, il n’est pas l’autre et encore moins lui. Il n’est rien, sinon une carcasse bonne pour le monde du silence.
D’autre part, le jeu des acteurs est irréprochable. Une mention toute particulière à Cécile Bouillot, Pauline, dont la voix percutante et particulière a captivé les spectateurs. La seule chose qui a manqué à ce spectacle pour que la fête soit totale, c’est une scène plus large que celle du théâtre 121. Aurélie Rusterhotz dit dans ce sens: « Moi, j’ai eu du mal à m’y habituer. J e trouve que c’est un spectacle qui demande de l’espace où les corps et les silhouettes doivent respirer et se mouvoir en toute liberté. De ce côté-là, il y avait quelques contraintes». Cette pièce sera jouée le jeudi 14 février à l’IF de Meknès, le samedi 16 février à la salle Bahnini à Rabat et le mercredi 20 février au théâtre Dar Attaqafa à Marrakech. Ceux qui l’ont ratée à Casablanca pourront la retrouver dans l’une de ses villes. Le spectacle les consolera amplement de leur déplacement.

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