La danse en marche

C’est une performance inclassable. Elle est certes éminemment contemporaine, mais on ne peut pas l’intégrer dans un genre artistique. Celle qui l’a réalisée est une danseuse professionnelle. Les amoureux de la danse contemporaine connaissent le nom de Christine Quoiraud.
Cette dernière a passé de nombreuses années au Japon où elle a appris le Body Weather Work (laboratoire de météorologie du corps) en compagnie du célèbre chorégraphe Tatsumi Hijikata. Que veut dire le laboratoire de météorologie du corps ? Le corps est capable de produire des tensions, par le biais des contractions musculaires entre autres, qui sont aussi éloquentes que l’étude des pressions, des courants ou des températures qui caractérisent la météorologie. Il est aussi expressif qu’un temps apaisé ou orageux. Cette danseuse a arpenté le Rif du 13 au 22 juin. Son travail n’aurait pu être possible sans un autre passionné d’art contemporain. Abdellah Karroum est l’oeil derrière la caméra.
Ce jeune Marocain a déjà à son actif quelques expositions qui ont fait date au CAPC Musée d’art contemporain de Bordeaux. Il suffit de dire qu’il a invité, en tant que commissaire d’exposition, des artistes comme Nan Goldin ou Wolfgang Tillmans pour se rendre compte de la nature de sa tâche. Le travail qu’il a effectué en Europe, il est déterminé à le faire dans son pays. C’est la troisième expédition qu’il organise, en dehors d’une quelconque institution. Les précédentes ont laissé des traces sous forme d’images, mais celle-là va donner naissance à trois films de 20 mn chacun. La danseuse y découvre autant l’espace que les personnes qui le peuplent. Le terrain dans le Rif, escarpé, l’invite naturellement à varier ses mouvements.
Chaque accident, chaque relief, chaque crevasse est l’occasion d’une chorégraphie. Mais il s’agit toujours de marcher et de s’arrêter pour regarder la marche des autres. Le curieux, c’est que dès qu’ils réalisent qu’ils sont filmés, les gens semblent marcher différemment – avec une plus grande conscience de leur corps dans l’espace. Le rapport du regardé-regardant modifie ainsi complètement l’évolution du corps dans son environnement. Cette modification existe aussi dans l’oeil du spectateur qui est invité à s’émerveiller en regardant différemment ce que l’habitude empêche de voir. Christine Quoiraud danse une seule fois pendant son périple. On ne sait pas comment elle se retrouve au milieu de jeunes hommes qui font la fête. Ils sont équipés d’instruments de percussion. Certains d’entre eux dansent. La Française les regarde faire pendant un moment et puis se lève pour danser comme eux. Seulement, elle reprend leurs déhanchements avec la science et le savoir d’une personne qui exerce la danse en professionnelle.
L’intéressée a l’habitude de transformer les expériences qu’elle vit en travail corporel s’appliquant à la danse. Il ne faut donc pas être surpris de voir les mouvements inspirés de la danse des jeunes devenir l’objet d’une création chorégraphique. Quand on demande à Christine Quoiraud ce qu’elle garde de cette expérience, elle répond à brûle-pour point : «de la poésie vivante !» Quant à l’initiateur de ce projet, il insiste sur l’aspect non institutionnel de cette expérience. Abdellah Karroum dit : «Je travaille en dehors du système formaté de l’art contemporain.
Dans ces circuits, on voit toujours la même chose, les mêmes artistes.» Et il est vrai que c’est surtout des yeux neufs que de ce dernier propose aux amoureux des arts visuels.

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