La voix de l’émotion

Fouad Bellamine : “Bonjour tristesse”
Je suis triste, très triste. Je l’aimais beaucoup. C’était un homme entier: beaucoup de gentillesse, les propos de bon coeur, le rire franc. Il ne se prenait pas la tête avec des considérations sur ceci ou cela. Il avait choisi une voie en peinture qui correspondait à sa personne. C’est le peintre expressionniste par excellence. Il exerçait son art avec honnêteté. Ses tableaux plaisaient à certains, déplaisaient à d’autres. C’est le propre de toute peinture, et Mohammed Drissi ne cherchait pas à plaire, ce qui est la marque d’un tempérament d’artiste. Pour ma part, je garderai toujours à l’esprit l’image de son sourire et les intonations de son accent qui chantent les gens du Nord.

Bouchta El Hayani : Bouleversement
J’ai été bouleversé en apprenant la nouvelle. C’était un peintre aimé par tous. Un homme admirable, généreux, très peu porté sur les choses matérielles. Il était artiste dans l’âme. Sa peinture est à son image. Elle fait corps avec lui. Il avait fait un choix audacieux, mais dont il était entièrement convaincu: l’expressionnisme. Il se souciait ainsi très peu des querelles au sujet de la modernité de la peinture marocaine. Sa peinture sortait de sa vision du monde, et cette vision était à l’unisson de sa personne. Il est généralement d’usage de dire du bien des morts, mais là, qu’il soit vivant ou mort, il est difficile de ne pas aimer la démarche artistique et la personne de Mohamed Drissi.

Mohamed Choukri : Adieu mon frère
Une fraternité me lie à lui depuis 1966. Je l’ai connu du temps où il étudiait encore à l’école des Beaux Arts de Tétouan. Après, il est parti en Espagne où il a vécu près de 9 ans. J’éprouve une grande considération pour son art. C’est un peintre qui a toujours su se renouveler. Sa peinture est particulièrement prisée par les Allemands. Il a eu une grande exposition à Francfort, ville à laquelle il a dédié une sculpture d’Ibn Battuta. Il a toujours refusé de se réclamer d’une école artistique. C’était un hors-la-loi. Ce qui ne l’a pas empêché d’être très distingué parmi les artistes marocains. Je pense qu’il a été influencé par le peintre espagnol Goya. Mohamed Drissi vivait en peintre. Il n’y avait pas d’isolant entre son mode de vie et son art. C’était un homme très généreux, mais qui pouvait facilement s’emporter dans la conversation.

Mohamed Melehi : Le grand courage
Il a eu un grand courage du point de vue des thèmes traités dans sa peinture. Il a rompu avec l’enseignement académique dispensé dans l’école des Beaux-Arts de Tétouan. Il était révolté, et il a eu l’audace d’affronter le public avec des scènes osées. Sa peinture atteste un niveau de plasticité très mûr. Il avait le métier. L’homme était au demeurant très gai. Il avait une fraîcheur d’enfance qu’il savait communiquer à son entourage. Sa gaîté voilait une grande instabilité qui a participé à sa création.

Abdelkrim Ouazzani (artiste plasticien) : Artiste accompli
Un grand ami et un grand artiste. Il a su peindre la femme mieux que quiconque, parce qu’il l’a représentée sans fausse pudeur. Il laisse un si grand vide dans le monde des arts qu’il sera difficile de le combler. Sa peinture singulière fait qu’il n’existe pas d’autres artistes travaillant de la même façon que lui. C’était un homme vivant, franc. Il ne cachait ni sa colère, ni son affection. Il faisait partie des artistes de Tétouan, et cette ville est plus endeuillée que les autres par cette perte. Il est toujours hasardeux de se prononcer sur le devenir d’un artiste mort, mais je pense que l’oeuvre de Drissi fait partie de celles qui résisteront à l’usure du temps.

Miloud Labied (peintre) : Le généreux
C’était un ami. Il était poli et courtois, mais pouvait entrer dans des colères terribles lorsqu’on critiquait son travail. Je ne l’ai jamais entendu dire du mal de la peinture des autres. Il s’occupait de son oeuvre, et ne perdait pas son temps dans la médisance des autres artistes ou de leurs ouvrages. Il était généreux et bon. Son travail est personnel, et moi je respecte les artistes qui n’ont pas peur de manifester leur différence légitime.

Mohammed Kacimi : Résistance
Ce qui me frappe dans la mort de Mohamed Drissi, c’est qu’il y a des villes qui nous appellent, et l’on ne sait pas pourquoi l’on ne résiste pas à la tentation d’y aller. Paris attire les artistes par son chant de sirène. Drissi, cela fait longtemps qu’il voulait aller à la Cité des Arts. Sa mort me rappelle celle du peintre Gharbaoui, mort pratiquement de la même façon sur un banc public…
Drissi était habité par sa peinture. Il a eu de l’audace et une force d’expression. L’on sentait chez lui une certaine difficulté à communiquer verbalement cette charge intense qu’il portait en lui. Il en était autrement de sa peinture où l’accentuation du trait communiquait une grande violence. Il est mort à un moment où il était en pleine période de recherche. Il avait orienté son art vers de nouvelles voies.

• Témoignages recueillis par Aziz Daki

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