La zaouia Sidna Blal : La culture gnaouie en otage

La zaouia Sidna Bilal, l’une des plus anciennes confréries de Gnaoua d’Essaouira, est au centre d’un conflit d’intérêt. Symbolisant le berceau de la culture gnaouie, elle fait l’objet de la convoitise de deux entités qui veulent s’approprier chacune l’esprit, l’aura et l’espace de la zaouia. Concernant l’espace, ce dernier est actuellement acquis et exploité par l’association Dar Gnaoui depuis que son président, Abderahman Naciri, a effectué, en juin 2005, des  travaux de rénovation. Un espace également disputé par la Taifa  des Gnaoua d’Essaouira «qui sont désormais privés de leur zaouia», selon Brahim Hanine, le moqadem de la Taifa. Qu’est devenu ce sanctuaire qui a joué un rôle dynamique dans la sauvegarde et la perpétuation du rite gnaoui sous ses aspects processionnel et confessionnel ? Ces travaux de rénovation ne risquent-ils pas d’altérer l’authenticité architecturale et tout l’esprit rituel et culturel de la zaouia? Que cache ce conflit qui oppose deux façons  complètement différentes de voir et d’aborder la culture gnaouie ?
En 2001, la ville d’Essaouira a été classée par l’Unesco patrimoine universel. Ainsi tout monument historique dans l’enceinte de la ville ne devrait subir des modifications ou des travaux de rénovation sans l’intervention et l’approbation de spécialistes et l’autorité concernée notamment le ministère de la Culture. «En tant que membre de la commission de voirie dont l’avis est nécessaire dans ce genre de restauration, nous n’avons pas été convoqué», a déclaré à ALM Abderrahim Bertai, délégué du ministère de la Culture à Essaouira. «Nous avons adréssé une pétition à la municipalité, mais celle-ci n’a pas réagi», ajoute-t-il.
Pourtant, selon Abderahman Naciri, président de l’association Dar Gnaoui et ancien enseignant de physique et propriétaire d’une école privée à Casablanca, celle-ci «a disposé d’une autorisation pour ces rénovations, documents à l’appui». «La zaouia est restée à la traîne depuis 30 ans. Elle était dans un état lamentable, si nous n’avions pas intervenu, personne ne l’aurait fait». Outre les travaux de rénovation, la zaouia connaît d’autres travaux d’extension. Déjà  un premier étage a été construit. L’association prévoit la mise en place d’un musée regroupant des pièce rares, des guembri, objets de cultes… L’animation sera également du ressort de la zaouia notamment avec Lilas «payante, indique M.Naciri, pour pouvoir payer les maâlems qui jouent et maintenir le fonctionnement du lieu».  Chose qui déplaît au moqadem de la Taifa Brahim Hanin : «L’association veut exclure la pratique des rituels et traditions des confréries de Gnaoua». Et de préciser : «Cette année, le moussem du mois de Chaâbane des Gnaoua que la Taifa organisait depuis des décennies dans l’enceinte de la zaouia Sidna Blal, a eu lieu ailleurs, loin de la ville».
Pour M.Naciri, l’objectif de la zaouia est de montrer une image plus moderne et plus en phase avec les attentes des touristes, et ce «tout en préservant la culture des Gnaoua ». La Taifa des Gnaoua reproche également à l’association de ne pas intégrer aucun gnaoui parmi les membres de son bureau. Selon elle, «conformément aux traditions des confréries la zaouia est gérée en principe par le moqadem de la Taifa des Gnaoua». Cette taifa qui est constituée de douze grands maâlem dispose d’une preuve testimoniale de douze anciens de la ville d’Essaouira selon laquelle la zaouia Sidna Blal appatient à la Taifa des Gnaoua d’Essaouira. Les pratiques rituelles des Gnaoua de la zaouia sont actuellement gérées par Mme Latifa, épouse de M. Naciri, assistante et fille de la Mqadma Fatima Bakadi qui dispose d’un savoir et d’une compétence dans ce domaine.  Ainsi en l’absence d’encadrement des autorités concernées, ce conflit qui, selon les deux camps, sera déféré devant la justice prend en otage la culture gnaouie séparant son âme (l’esprit de la culture gnaouie,) de son corps (les locaux de la zaouia et société civile).
A travers ce conflit, la culture des Gnaoua est tantôt une attraction, une sorte de folklore que les touristes étrangers et la jeunesse marocaine découvrent à chaque édition du festival des Gnaoua et où plusieurs intérêts sont en jeu, et tantôt une pratique rituelle qui cache tout un système de croyances reflétant la culture populaire de toute une classe de société marocaine.

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