L’air du ton : Sardi

Ils sont revenus. Les moutons. Pas les vraies bêtes qui, la veille de l’aïd, ajoutent leurs bêlements aux bruits de la ville, mais leurs reproductions sur des panneaux d’affichage. Avant même que la célèbre brebis ne soit clonée, nos publicitaires étaient des maîtres dans la reproduction de moutons. Oui, en un rien, ils démultipliaient le même modèle en autant de fois que vous le souhaitez. Vous ne le croyez pas ?
Regardez bien le mouton des panneaux. Nos publicitaires ne reconnaissent un droit de cité qu’à une seule race ovine, les autres peuvent aller brouter loin de nos cités. Avec ses cornes dessinant deux ou trois spirales, ses yeux ceints par des auréoles noires et son museau tacheté, le Sardi de Beni Mskine est sans pareil. Les publicitaires reproducteurs de moutons savent que rien ne ressemble autant à un Sardi que le même Sardi. Alors, ils marchent d’un seul pas, en troupeau discipliné, pour nous servir le même menu.
Et n’allez surtout pas leur objecter qu’il existe d’autres races de moutons. Ils vous répondront que vous ne connaissez rien au sujet. Que c’est seulement parce qu’il venait d’une autre planète que le Petit prince n’a pas dit : « dessine-moi un mouton sardi ».
Cette année encore, le Sardi est photographié face et profil. Une star. Dans tel panneau, sa tête est représentée deux fois avec cette légende : Aïd moubarak saïd à partir de 1500 DH. Dans tel autre, un Sardi entier pose devant une porte. La société en fait cadeau à l’achat d’une maison à partir de 150 000 DH. Il faut que l’on aime, ici, à la folie le Sardi pour qu’une société d’immobilier le mette sur un piédestal en pensant que des clients viendraient en nombre faire béê, béê devant ses appartements.
La vérité oblige toutefois à dire que les sociétés qui nous servent du mouton sont moins nombreuses cette année que l’année dernière. Mais les deux Sardis, numéros 1500 et 150 000, font rage. Ils vengent tous les autres par leur présence envahissante dans les principales artères de la ville. Ils nous obligent à commencer l’année 2005 sous des auspices dégoulinant de gras (prononcez en marocain une année m’chahma). Ce qui est considéré dans notre langue comme un signe de prospérité. Il ne reste alors qu’à s’approvisionner en quantité suffisante d’Oulmès ou faire abstinence en maudissant l’esprit sardi (traduisez en français moutonnier) de nos publicitaires.
Car au final, il ne sert plus à rien de s’indigner contre bon nombre de nos publicitaires. Ils font des taches hideuses dans un cadre urbanistique, déjà mal en point. Un point c’est tout. Ils auraient tort d’arguer que le mouton n’est pas un sujet qui nécessite un grand traitement. Le mouton est très grand sujet. Même Socrate en parle pour dire : « On compte plus facilement ses moutons que ses amis ». C’est d’ailleurs du pareil au même : compter des amis parmi les publicitaires faiseurs de moutons ou compter des moutons pour s’endormir. Fussent-ils de race sardie.

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