Le chef-d’oeuvre

Le chef-d’oeuvre

Comment ! On vous dit que cinq chanteurs d’opéra, venus exprès du Bolchoï de Moscou – c’est pas n’importe quoi ! –, sont là, en répétition, puis en concert (à Marrakech le 22 octobre, à Casa le 23 octobre), puis en spectacle (au Théâtre National Mohammed V de Rabat, les 24 et 25 octobre). On vous dit qu’un orchestre symphonique de 63 musiciens, des gendarmes pour la plupart, dont 6 femmes – l’Orchestre Symphonique de la Gendarmerie Royale –, travaille depuis des mois à ce vaste projet. On vous dit que, avec d’appréciables renforts vocaux, la Chorale de Rabat est de la partie, prenant pour l’occasion l’appellation de Choeur du Maroc (45 choristes triés sur le volet), dirigé par Louis Péraudin. On vous dit que la mise en scène est de Abdellatif Dechraoui, un vieux de la vieille, que les décors et les costumes sont de Iuliana Predut-Nassef, professeur de scénographie à l’ISADAC, assistée de Rafika Ben Maimoun. On vous dit que c’est la première fois qu’on produit un opéra au Maroc, que Monsieur Jamal Eddine Dkhissi, le nouveau directeur du Théâtre National (qui a fait ses études à Moscou !), a pris ce risque énorme. On vous dit que le maître d’oeuvre de tout ce splendide édifice est une des plus prestigieuses baguettes du moment, l’ex-oviétique Oleg Rechetkine, le chef d’orchestre, depuis 1997, de l’Orchestre Symphonique de la Gendarmerie Royale du Maroc. On vous dit que Pietro Mascagni (1863-1945), le chef du mouvement vériste italien, est un musicien étourdissant. On vous dit que du succès de cette première entreprise en dépendent peut-être d’autres. Mais voilà, il fait froid, il pleut, l’opéra, c’est pas franchement votre tasse de thé, vous avez des amis à manger (mangez-les bien ou alors amenez-les au théâtre et mangez-les après), c’est cher et ils n’ont pas donné d’invitations, ça fait un peu tard. Résultat des courses : ces merveilleux artistes – plus nombreux que leur public casablancais et marrakchi, et très clairsemé a Rabat – ont joué stoïquement une partition qui n’en était que plus poignante et éberluante. Dès les premières notes, on sait que le miracle est commencé, que chacun maîtrise sa partie, soumis à une volonté de puissance souveraine. Oleg Rechetkine est un démiurge qui soulève des masses sonores considérables et fait naître sous ses doigts d’extatiques plages de sérénité et de douceur. Le rideau s’ouvre sur un tonnerre sublime venant de la droite de l’orchestre où sont le tympanon, la grosse caisse, les cymbales et le tambour qui, avec les cuivres, ponctueront le drame de coups terribles. L’histoire est une sombre tragédie campagnarde sicilienne à laquelle on ne comprend pas grand-chose, d’autant plus que le texte est en italien, qui n’est la langue d’aucun des chanteurs sur scène (les choristes ont eu droit aux conseils d’une spécialiste en diction, Elena Monacelli). Tout le plateau est occupé par un impressionnant décor qui restera pendant les 75 minutes que dure la représentation, sous divers éclairages selon les moments de la journée ou de la nuit. Un beau fond de ciel, la place du village, avec une maison de deux étages et une église, d’où sortiront et où entreront des processions avec cierges et enfants de choeur. Les artistes du Bolchoï sont dignes de la Scala de Milan. Lev Kouznetzof, ténor (ce voyou de Turiddu), Alexandre Kesseliev, basse (le charretier Alfio), Ekaterina Golovieva, soprano (la malheureuse Santuzza), Elena Novak, mezzo-soprano (la méchante Lola), Eugenia Segueniouk, contralto (la bonne mamma Lucia). Ces cinq-là : increvables, un coffre pas croyable, sans micros s’il vous plaît messieurs-dames, avec toute une chorale et un orchestre qui leur tombe dessus, bravant sur le devant de la scène, au-dessus des cuivres et des percussions, les foudres déchaînées par Oleg Rechetkine, mais aussi pathétiques et tendres. Un rêve ! L’émerveillement. Le Choeur du Maroc – un bel ensemble impressionnant et puissant – , ce sont les villageois, cette opinion publique qui s’épouvante, pousse au crime et s’attendrit. Louis Péraudin, qui l’a dirigé lors des répétitions, se trouvait, pour les représentations, aux premiers rangs du public, comblé. Un des plus beaux moments de sa vie se réalisait devant lui, moment dont il avait été, avec Oleg Rechetkine, l’artisan inlassable et exigeant. Cinquante minutes d’un drame qui se noue. Dix minutes d’un entracte non prévu par le librettiste et dont on aurait pu faire l économie. Le stupéfiant intermezzo que nos gendarmes ont sorti avec une sensibilité exemplaire. Vingt-cinq minutes de résorption brutale, violente, délirante d’un drame qui s’écrase en apothéose dans les tonitruements de l’orchestre reprenant tous ses droits comme l’impitoyable fatum antique. Le public ne s’y est pas trompé : il venait d’assister à un chef-d’oeuvre intégral et il a applaudi comme quatre, debout, pendant dix bonnes minutes.

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