Les grands chantiers en panne

Les chantiers monumentaux de Rabat sont des géants en papier. Quatre gigantesques projets architecturaux ont été lancés, à l’initiative du ministère de la Culture. Le plus avancé des quatre est le musée national d’art contemporain. Il n’existe pas seulement sur des plans et des maquettes, mais constitue une masse de béton impressionnante. Ironie du sort : les fondations servent de réceptacle à la poussière depuis le 18 septembre 2002, date de l’interruption des travaux par les éléments des forces auxiliaires. Une grue rouille lentement sous les morsures de l’humidité. Un rideau en zinc met l’état avancé des travaux à l’abri des yeux indiscrets. Depuis plus d’un an, personne n’était capable de donner une explication convaincante sur les raisons de la suspension des travaux, jusqu’à ce que son architecte, Rachid Andaloussi, ait renoncé au chantier. Jalila Kadiri, responsable de la cellule des grands projets au ministère de la Culture, nous avait expliqués au début du mois de septembre : « Le maître d’ouvrage a demandé à Rachid Andaloussi de modifier les façades en tenant compte du contexte urbain et local ». En clair, l’architecte n’a pas voulu répondre aux attentes du ministère de la Culture en donnant une apparence arabo-mauresque à la façade du bâtiment. Jalila Kadiri nous avait également précisés que le chantier serait confié à un autre architecte. Elle avait ajouté que les travaux allaient reprendre à la fin du mois de septembre. Les travaux n’ont pas repris, et personne ne semble en mesure de faire la lumière sur les raisons du silence autour de ce musée. Le deuxième grand chantier lancé par le ministère de la Culture a fait l’objet d’un concours. Il s’agit du musée Royal du Patrimoine et des Civilisations. Les résultats devaient être rendus publics le 29 juillet 2002. À la dernière minute, la proclamation des lauréats a été annulée. Du point de vue du budget alloué à ce projet, plus de 200 millions de DH, et de l’importance des collections qui sont appelées à y entrer, c’est sans doute le chantier le plus ambitieux. Le jury de ce concours avait sélectionné deux dossiers : respectivement nommés M15 et M17. Le premier dossier correspond au groupement du cabinet Kilo et Taoufik El Oufir. Le second au groupement de Yassir Khalil et Saïd Berrada. En dépit de rumeurs persistantes sur la proclamation imminente des lauréats, rien n’a été fait. L’architecte Abderrahim Kassou du cabinet Kilo affirme être sans nouvelles de ce concours : “Rien du tout ! Pas de contact ! Pas de courrier ! Ras le bol. On n’y pense plus. On l’oublie !“ La raison fondamentale du mystère autour de ce projet serait liée au site. L’ancienne résidence du maréchal Lyautey est en effet au coeur du programme du musée. Et après coup, on se serait rendu compte qu’on ne pouvait pas faire d’un bâtiment, lié au Protectorat, le nerf névralgique du patrimoine marocain. Le troisième grand projet a pour nom l’Institut national supérieur de musique et des arts chorégraphiques dont le budget s’élève à 50 MDH. Il a été confié à l’architecte Abdelwahid Mountassir, avant qu’il ne renonce au projet. Officiellement, les raisons du blocage de ce projet seraient liées au terrain où sera dressé l’édifice, une propriété de la Wilaya de Rabat qui l’utilise comme un parking. Ne voulant pas renoncer à ce parking, la wilaya aurait exigé que le sous-sol de l’Institut national supérieur de musique et des arts chorégraphiques soit mis à la disposition de ses véhicules. D’où la nécessité d’établir un nouveau programme du musée. On imagine mal le ventre d’un édifice aussi important, livré en pâture aux vrombissements des moteurs. Le quatrième et dernier projet est le seul qui semble échapper à la malédiction qui pèse sur les trois précédents. Les travaux de construction de la Bibliothèque nationale du Royaume du Maroc (BNRM), devraient commencer incessamment. Le concours de cet édifice, doté d’un budget de plus de 150 millions de DH, a été remporté par les architectes Rachid Andaloussi et Abdelwahid Mountassir. Le lancement du chantier de la BNRM ne disculpe pas pour autant le maître d’ouvrage – le ministère de la Culture – de mettre la lumière sur le black-out qui assombrit les autres. En initiant de grands chantiers, le ministère de la Culture est à créditer d’excellentes intentions. L’aboutissement des quatre projets transformera sans doute Rabat en métropole culturelle importante. La déception de ceux qui réclament des explications est à la hauteur de leur attente. Le ministère de la Culture agit comme si de rien n’était, et ses responsables se réfugient derrière cette formule : “ nous attendons que les dossiers soient approuvés en haut lieu“. Cette expression est trop commode et n’engage que ceux qui la prononcent.

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