Les mots de l’amour

«L’amour est une région bien intéressante». Cette pièce de théâtre est tirée de la correspondance du dramaturge russe Anton Tchekov avec une actrice moscovite, Olga Knipper. Atteint de tuberculose, Tchekov est contraint de s’exiler à Yalta. Seule l’écriture pourra alors adoucir son exil. Elle seule le lie encore à la ville où réside celle qui ne cessera de lui remettre le pied à l’étrier. La correspondance entre un homme de lettres et la femme dont il amoureux est un genre à part entière dans la littérature. Il en existe des exemples célèbres dont l’éloignement spatial reste l’exigence pour que cette correspondance non seulement dure, mais pour qu’elle soit. La distance est l’élément nourissant de ce type de correspondance. Flaubert, par exemple, s’était enfermé dans un ascétisme monacal pour se dévouer à sa littérature. Lorsqu’il écrivait «Madame Bovary», il a espacé à l’extrême ses rendez-vous avec son amante, Louise Colet, pour avancer son roman. Il s’est donné corps et âme à l’écriture. C’est au nom du sacrifice à l’art qu’il ajournait constamment les moments de rencontre. La correspondance de Tchekov avec Olga participe de cette littérature épistolaire, mais sans s’y résoudre toutefois complètement. C’est en effet l’actrice qui transmettait à l’adresse du dramaturge un peu du climat stimulant de Moscou pour l’inviter à écrire. Elle a été dans ce sens la muse encourageante et consolante de l’écrivain souffrant. La correspondance entre le dramaturge et l’actrice s’étend sur une durée de six ans, pendant lesquels ils ont échangé plus de 500 lettres.
Le metteur en scène, Marie Tikova, a dû opérer des sélections. Les lettres qu’elle a choisies de mettre sous forme de dialogue se réfèrent à l’amour et au théâtre, les deux thématiques prédominantes de la pièce. L’amour est certes exacerbé par l’éloignement, mais le théâtre renvoie au métier des deux correspondants. Les répliques, très nombreuses, se rapportant au théâtre donnent un effet miroitant à la pièce. La mise en abyme est totale, puisque dans une représentation théâtrale, on parle du métier des comédiens, des pièces jouées à Moscou et des projets de Tchekov.
Au reste, le décor de cette pièce est très sobre. Un amoncellement de papier constitue une espèce d’estrade sur la scène. Tout se passera dans cet espace exigu entre un homme et une femme, censés être à des milliers de kilomètres l’un de l’autre. La petitesse de cet espace rapproche à cet égard deux personnes qui échangent des mots de l’éloignement. Ils marchent sur les lettres qu’ils ont échangées. Ce choix du metteur en scène crée un effet statique, puisqu’il existe peu de déplacements dans cette pièce. C’est la teneur des propos du texte qui innerve le jeu et fait en sorte que les spectateurs ne voient pas le temps passer. Mais il n’en demeure pas moins que ceux qui s’attendent à des créations scéniques dans ce spectacle seront déçus. Il faut accepter la beauté du texte et se laisser prendre par le jeu des deux acteurs, époustouflants dans cette pièce. Jean-Gabriel Nordmann est Tchekov, Nathalie Fillion, Olga. Le premier a su suggérer les tourments d’un auteur qui ne se plaint jamais de sa maladie. Il a vraiment réussi à rendre le noble détachement d’un homme qui ne s’enflamme que pour son amour et son théâtre.
Nathalie Fillion a quant à elle entièrement séduit les spectateurs. D’abord par la fraîcheur de son jeu, un jeu personnel qui fait la part belle à l’émotion et à l’excès d’enthousiasme. Elle ne cesse de dire à son auteur «Viens !», et lui de se dérober à chaque fois à son invitation. Ce qui a désolé nombre de spectateurs qui ne comprenaient pas comment peut-on résister à l’invitation d’une actrice aussi belle que Nathalie Fillion.

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