Mohamed Choukri, mondialement salué

Les agences de presse internationales ont été évidemment les premières à annoncer la nouvelle. À la brève note nécrologique mentionnant l’âge de l’intéressé et sa bibliographie s’ajoutent souvent une phrase ou deux décrivant le caractère de l’homme. “Fuyant les honneurs et les plateaux de télévision, d’un tempérament colérique et entier, Mohamed Choukri était resté installé à Tanger dans un modeste appartement. Jusqu’aux dernières années de sa vie, il faisait régulièrement salon littéraire autour de sa table réservée au « Négresco », un des « bars américains » les plus réputés de la capitale du détroit de Gibraltar“, lit-on dans AP. “Le Pain nu“, premier livre de Choukri, a été particulièrement commenté par les agences de presse. Dans l’AFP, “ »Le Pain Nu », traduit en 39 langues, dont l’hébreu, révéla Mohamed Choukri au grand public marocain et lui assura une célébrité mondiale. Interdit au Maroc pendant près de vingt ans, « Le Pain Nu », autobiographie crue et pourfendeuse de nombreux tabous, a été « réhabilité » vers le milieu des années 90“. Peu d’heures après l’annonce de la mort de l’écrivain, la presse espagnole s’est emparée de l’événement. Tous les grands quotidiens de l’Espagne ont salué unanimement la disparition d’un “très grand écrivain“. “El Pais“, “El periodico“, “ABC“, “Avuy“,“Levente“, “Razon“ et d’autres journaux encore ont consacré, selon une pratique courante chez nos voisins du Nord, un article, suivie d’une chronique. “L’enfant qui a pissé sur la tombe de son père“, titrait un célèbre chroniqueur d’“El Pais“. “ABC“ a salué pour sa part la dernière figure “des années glorieuses de Tanger“. Par le nombre de colonnes consacrées à Mohamed Choukri et la célébration en des termes dithyrambiques de sa littérature, la presse espagnole est celle qui a rendu le plus d’hommages à l’écrivain. Le journaliste Paco Soto, correspondant au Maroc du quotidien catalan “Avuy“, explique à ALM : “Mohamed Choukri est l’écrivain marocain le plus connu en Espagne. Étant de surcroît rifain et vivant à Tanger, il suscitait plus d’intérêt que d’autres.“ Il compare à ce sujet la mort de Choukri à celle d’un autre grand écrivain marocain, disparu il y a trois ans. “Je me souviens encore de la mort de l’écrivain Zefzaf. Elle avait suscité beaucoup d’émoi ici, mais avait laissé indifférente la presse espagnole“. Les journaux français ont été moins unanimes dans leurs hommages, mais ceux qui ont consacré des textes à Choukri ont adopté un ton sans demi-mesure sur la qualité de l’écrivain. Le quotidien “Libération“ a salué “un écrivain marocain mythique et figure de légende de Tanger“. “Le Monde“ a consacré pour sa part un long article, signé par l’une des meilleures plumes du Monde des livres : Patrick Kéchichian. Ce dernier a retracé le parcours de l’écrivain en s’attardant sur “Le Pain nu“, “traduit et préfacé par Tahar Ben Jelloun en 1980 chez Maspero. Ce récit sans complaisance ne dissimule ni n’enjolive rien d’une « enfance confisquée », faite de misère, de rapines, où la sexualité n’a que le visage du viol et de la prostitution.“ La mort de Choukri n’est pas non plus passée inaperçue dans d’autres pays. Le quotidien allemand “Der Spiegel“ a consacré trois articles à l’écrivain marocain, le journal italien “Corriere della Sera“ a titré sur “le démon de l’écriture qui s’est emparé tardivement de Choukri“ et honneur rarissime : le quotidien américain “The Washington Post“ a rendu hommage à l’auteur du “Pain nu“ en soulignant ses amitiés avec Paul Bowles, William Burroughs et Tennessee Williams. Quant à la presse des pays arabes, les journaux égyptiens ont recueilli les témoignages d’écrivains et intellectuels de ce pays, qui reconnaissent l’importance des livres du Marocain dans la littérature arabe. Pour Youssef Al Qaiid, la disparition de Mohamed Choukri “constitue une énorme perte pour la famille littéraire arabe“. Le romancier Brahim Aslan a précisé de son côté que Choukri était “l’auteur arabe le plus apprécié par les jeunes écrivains“. L’écrivain Edward Kharrat s’est arrêté sur “la sincérité, l’audace et le sens de l’aventure“ qui marquent les écrits de Choukri. Et le grand romancier Sonâa Allah Ibrahim a affirmé que le nom de Choukri brillera toujours dans le ciel de la littérature arabe, parce qu’il compte parmi les premiers auteurs qui ont évoqué “des sujets tabous concernant la vie de gens marginalisés“. Autant d’hommages qui consacrent un écrivain dont la vigueur intellectuelle et l’attachement aux choses sensuelles de la vie se jouent des hommages nécrologiques. La voix de Mohamed Choukri ne s’éteint pas. Elle est suffisamment tonique pour toucher encore de nombreux lecteurs actuels et à venir.

Tanger, c’était lui : Driss Khoury (écrivain)
En perdant un ami cher, un écrivain distingué comme Mohamed Choukri, je perds une partie de moi-même. Il manque désormais un bout de chair à mes organes respiratoires et vitaux. La mort se passe du bon-vouloir d’un homme pour s’introduire dans son corps et le porter dans le monde de l’absence définitive. Trois jours avant la mort de Mohamed Choukri, je lui avais rendu visite à l’hôpital militaire de Rabat. Il avait si bien dépéri, la maladie avait pris un tel empire sur son corps que sa mort semblait imminente. La maladie n’a pas toutefois vaincu l’homme. Il a gardé sa lucidité jusqu’à son ultime respiration. Comme il ne pouvait plus articuler, il se servait de ses doigts pour communiquer. Sa difficulté à respirer a entraîné son évanouissement le samedi matin. Il a été transféré au service de réanimation où il est mort à 14 h. Que puis-je dire de mon ami Choukri ? Je le connais depuis 40 ans. Chaque fois que j’allais à Tanger, je me rendais chez lui. Il était mon guide, et savait à chaque fois me surprendre en m’invitant dans un café populaire ou un bar où il se passait toujours quelque chose. Tanger, c’était Choukri. Cette ville deviendra sans doute banal sans l’homme qui a tracé en lettres gothiques son nom dans la littérature mondiale.
Mort du deuxième père : Abdellah Taïa (écrivain)
“Le Pain Nu“ a été pour moi en quelque sorte Le Premier Livre. Quelqu’un dans ma famille l’avait acheté en arabe, lu et relu maintes fois et, pour finir, l’avait caché au milieu des livres sur la religion que possédait mon père et que presque personne ne lisait chez nous. Je tombai sur lui un jour de grand nettoyage de la maison, à la veille du mariage d’une de mes soeurs. Il n’avait pas de couverture, pas de titre : celui qui l’avait acquis savait très bien qu’il était interdit et, par précaution, lui avait enlevé sa tête. C’était un petit livre, un peu jauni, composé de plusieurs petits chapitres. C’est ce qui me décida à le lire: cela n’allait pas me prendre beaucoup de temps; c’était un bon moyen de fuir les ordres de ma mère qui n’arrêtait pas de m’envoyer faire des petites courses – il y avait toujours quelque chose qui manquait. Rien ne me préparait au choc que cette lecture, d’une traite, allait provoquer en moi. Un écrivain arabe, marocain qui dit “je“ et se révèle à nous nu dans toute sa violence, je n’en connaissais pas avant ! Un écrivain qui écrit en arabe et sans enjoliver sa propre vie, son destin malheureux et impitoyable comme enfant des rues avant la rencontre avec les livres, je n’en avais pas lu avant! Un écrivain si en colère et si tendre à la fois; un écrivain qui dit la sexualité sans hypocrisie, de façon directe… Tout dans ce livre “anonyme“ avait le goût de la première fois et de la pureté totale. Et dire qu’avant Mohamed Choukri je ne lisais que le bien mièvre Georgy Zaydan! Entre ces deux-là aucune comparaison n’est possible. “Le Pain Nu“ a été le premier grand choc littéraire de ma vie. Et Mohamed Choukri le premier écrivain à qui je vouais un culte absolu. Il était pour moi une sorte de père littéraire.
Saint-Choukri : Mohamed Loakira (poète)
Qu’ont-ils ces amis à emménager sans laisser d’adresse ? Cette fois-ci, ce fut un mois sacré, un automne, une terre bien arrosée et un jour de repos. Et Saint-Choukri, comme à l’accoutumée, choisit de partir solitaire. Ce bohémien franc et courtois avait pour seul bagage le sac qu’il portait en bandoulière, où il fourrait, en particulier, papier et stylo pour pouvoir écrire quand et où bon lui semble. Car Mohamed Choukri portait son bureau avec lui, l’installait sur la terrasse d’un café, le comptoir d’un bar ou dans les bas-fonds de sa ville avant le lever du soleil. Tanger, la ville qu’il a tant aimée, qu’il ne quittait que forcé et contrarié, qu’il insultait avec cette ardeur du passionné et où il cachait son exubérance et son mal de vivre. Il se peut qu’on parle de la violence, tant morale que sexuelle, qui sous-tend la trame de ses écrits. Mais il y a autre chose, d’autres thèmes et d’autres franchises. Peut-être est-il injuste de ne voir son oeuvre qu’à travers cet éclairage, de le réduire à un seul livre ? Mohamed Choukri a écrit de belles choses, à découvrir ou à revisiter autrement. Car il sait bien raconter avec ce bel accent du Nord qui semble triturer les mots, décrire avec humour, rage ou tendresse, aimer et être sincère ou être féroce et dur avec les amis qui trahissent. Mohamed Choukri illustre concrètement et parfaitement l’apophtegme de Miguel Torga : “L’universel, c’est le local moins les murs“.
Mon père spirituel : Mohamed Bennis (poète)
La culture marocaine a perdu avec Mohamed Choukri un écrivain qui représente la modernité en tant que lutte et rébellion contre les préjugés et les choses convenues. Il a su se libérer du modèle traditionnel de l’écrivain au Maroc et au monde arabe pour rejoindre la littérature universelle. Ses livres ont provoqué une révolution à l’intérieur de la langue arabe. Ce qui était interdit dans cette langue est devenu la règle dans les écrits de Choukri. Je l’ai connu dans les années soixante, et ma dette envers lui est immense. Je l’ai accompagné dans les cafés, les bars. J’ai appris en sa compagnie à me libérer de mon éducation non littéraire. Il me répétait souvent : “Je suis ton père spirituel et ne l’oublie jamais“. Il avait lié de grandes amitiés littéraires à Tanger, en particulier avec Paul Bowles, Jean Genet et Samuel Becket. La rigueur de ces écrivains dans la pratique de l’écriture, il la faisait sienne. Mohamed Choukri était très attaché à la vie et évoquait la mort de façon seulement passagère. La dernière fois que je lui ai parlé, il avait des problèmes respiratoires, mais à aucun moment, il ne s’est plaint de sa santé. Je garde à l’esprit le bruit de sa respiration difficile et de sa prose souverainement rebelle.
Le modèle du Marocain moderne : Larbi El Harti (écrivain)
Mohamed Choukri est l’un des fondateurs du roman marocain. Il a réussi à explorer d’une façon inhabituelle un genre littéraire qui manquait d’audace dans la littérature arabe. Il a réussi une conjonction entre le récit autobiographique et une langue proche du vécu de l’auteur – qui sonne musicalement comme notre “darija“. Mohamed Choukri s’inscrit dans la ligne des romanciers modernes pour qui il n’existe pas de bonne littérature sans que l’écrivain ne s’expose à un danger. Il a délibérément transgressé ce qui était considéré comme sacré. Et pas seulement du point de vue des thèmes abordés, sexualité et religion entre autres, mais également sur le plan de la langue. Il a haussé la darija à un niveau littéraire, mondialement apprécié. Mohamed Choukri a fait école dans plusieurs pays occidentaux. Il est considéré comme l’un des meilleurs représentants de ce qu’on appelle la “littérature sale“. Il a élevé la littérature marocaine à une dimension universelle. De mes rencontres avec lui, je garde surtout la nette impression d’avoir toujours été en face d’un Marocain moderne. Un homme sans préjugés, curieux, intelligent, à la fois ouvert sur les autres et soucieux de préserver son identité. Il s’est formé par la seule force de sa volonté. C’est une immense perte pour la littérature marocaine.
Bon et coléreux : Hassan Nejmi (poète)
Mohamed Choukri savait qu’il écrivait dans un genre qui a une longue histoire dans la littérature universelle, mais qui était négligé et oublié dans la culture arabe. Choukri a donné un nouveau souffle aux autobiographies écrites en arabe. C’est lui qui a mis en appétit de nombreux jeunes écrivains arabes qui ont compris que l’écriture autobiographique n’est pas valable si l’écrivain n’a pas de courage littéraire. Le miracle des récits autobiographiques de Mohamed Choukri, c’est qu’ils s’apparentent à des auto-fictions, sans cesser de coller à la réalité. Le Tanger de Choukri a une dimension mythique ! Ce n’est pas le Tanger du commun des mortels. J’ai rencontré Mohamed Choukri dans les années 80 et je suis devenu un membre de sa petite société à partir de 1992. Il ne donnait pas facilement sa confiance, et faisait subir aux prétendants à son amitié de nombreuses épreuves avant de les introduire dans son club. Il a été très touché par la dédicace de mon recueil “Les baigneuses“. Il me considérait comme un ami peu “coûteux“, parce que je n’étais pas un bon compagnon de la boisson. Choukri est resté au fond l’enfant du “Pain nu“. Il était toujours conscient de sa marginalité, en dépit de la reconnaissance et des hommages. Il était bon, mais pouvait entrer dans des colères terribles quand on touchait à sa fierté. Il avait l’habitude de biffer de son agenda les noms des personnes qui l’ont déçu. Bien plus, il prenait un ciseau pour les effacer définitivement des photographies où on les voyait en sa compagnie. Je lui disais : ton coeur est grand, tu peux leur pardonner. Il répondait : “Mon coeur est grand pour les grandes âmes, mais étroit aux petites gens“.

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