Oum Zahra va au cinéma

Elle est toujours en vie, Oum Zahra. Elle vit à côté de chez nous, au quartier de l’Océan. Sa maison est de plus en plus sombre. Tout ce qu’elle possède est dans sa chambre à coucher : une armoire vieille où elle cache « ses trésors », une petite télé en couleurs, et des photos presque toutes en noir et blanc accrochées au mur. C’est tout ce qu’elle a, c’est tout ce qui lui reste.
Elle passe ses journées seule avec son chat. Elle lui a donné un drôle de prénom : Michmiche. Jeune, elle a travaillé chez les chrétiens. Elle répète assez souvent qu’elle avait été très heureuse avec eux. Ils la respectaient, la payaient bien et l’emmenaient même des fois en vacances à Marrakech. Ils lui ont appris la dignité, le sens de la liberté et de l’indépendance. Ils n’avaient pas d’enfants : ils se consacraient l’un à l’autre, s’aimaient vraiment. Oum Zahra les regardait avec tendresse, et parle d’eux avec la même tendresse, dans la voix, dans le regard.
Elle n’a jamais voulu se marier, même quand ses chrétiens sont repartis en France. Pourquoi d’ailleurs, disait-elle parfois, pour être l’objet d’un homme qui se croit Dieu sur terre, la bonne et la prostituée de Monsieur, l’esclave enfermée dans le noir d’un geôlier qui se sent investi d’une mission divine : la protection des valeurs et des traditions ? Non, non, elle n’a jamais voulu de cette prison, de cette sacro-sainte institution, elle la laisse aux autres femmes qui l’acceptent avec résignation.
Les hommes, elle les a toujours invités dans son lit. Ils se donnaient à elle bien volontiers, ils ne restaient jamais longtemps, ils s’aimaient en elle et ils partaient, heureux, légers, inconscients de la réalité du monde pour quelques heures. Elle disait «mes hommes». Ils répondaient «chère Maîtresse». Elle disait «Quand et où». Ils répondaient «Quand tu veux où tu veux».
Aujourd’hui pourtant, ces hommes ne viennent plus vers elle, ils l’ont oubliée, ils sont morts ou mariés avec des mégères sorcières. Le Temps de l’Amour est passé ? Il ne reviendra plus ? Pas si sûr. Elle a plus de 70 ans peut-être. Mais l’année dernière elle est sortie avec un garçon âgé seulement de 30 ans. Les gens la prenaient pour sa mère, parfois même pour sa grand-mère. Dans le quartier, c’était le scandale. Elle laissait dire les autres, elle faisait ce qu’elle voulait, elle suivait son coeur et sa vérité. Le garçon semblait l’aimer vraiment. Sûrement il l’aimait. Mais, lui aussi, à présent, il ne revient plus. Oum Zahra ne le pleure pas. Elle l’a remplacé par les soldats de la caserne militaire à qui elle loue les autres pièces de sa maison. Ils sont beaux ces militaires. Parfois, ils ne payent pas le loyer, elle ne leur en veut pas, elle les garde auprès d’elle. « Ils n’ont nulle part où aller. Ils me tiennent compagnie. Je les vois, je les entends et je les sens vivre à côté de moi. Et pour cela, je leur en sais gré. Ils réchauffent ma maison, et ça, ça n’a pas de prix.»
Ce sont les chrétiens qui lui ont appris à boire et à fumer. Elle continue toujours de le faire. Elle fume beaucoup, que du tabac noir, une marque bon marché, Casa Sport. Mais celle qu’elle préfère par dessus tout, c’est Troupe, une marque distribuée uniquement dans les casernes militaires. Chaque samedi soir, il lui faut son litre de vin rouge. C’est moi qui le lui achète parfois. Elle me dit : «Mon petit Aziz, cette nuit je ne pourrai pas dormir tranquille encore une fois. Tu sais ce qu’il me faut.
C’est tout ce qui me reste. Tu veux bien aller me le chercher?» Elle le boit toute seule, toute la nuit, tout en fumant des cigarettes et en écoutant de la musique, des vieilles chansons françaises, Damia, Edith Piaf, Maurice Chevalier, etc. Tout le monde dans le quartier est au courant de ces soirées auxquelles participent volontiers ses soldats, cela ne choque plus personne.
Certains la trouvent indigne, folle, mais quand il leur arrive de la croiser ils ne peuvent s’empêcher d’être gentils avec elle. A cause de son âge je crois : on ne manque pas de respect à une personne âgée. Son chat Michmich fait l’admiration de toutes les voisines (lui aussi il boit du vin rouge), Oum Zahra dit qu’il ne pisse pas n’importe où, il va aux toilettes lui aussi, tout seul, comme une grande personne.
Aujourd’hui, elle est de plus en plus malade, elle souffre d’une pneumonie qui s’est compliquée avec le temps, car elle ne veut pas arrêter de fumer. Le soir, elle reste longtemps à regarder la télévision, elle adore les films américains et déteste les feuilletons égyptiens qu’elle trouve insipides. De temps en temps, elle se fait belle et va au cinéma Al-Hamra. Le public de cette salle, exclusivement masculin, s’est habitué avec le temps aux apparitions d’Oum Zahra, on ne la dérange pas, on lui offre des cigarettes et on lui demande même parfois du feu. Elle a sa place dans le dixième rang. Elle lève sa tête vers l’écran et avant même le début du film, elle commence à pleurer en silence, des larmes, des larmes ininterrompues.
Elle ne vient au cinéma que quand il y a des films de guerre : c’est son genre préféré. Ils lui rappellent son fils qu’elle a eu il y a très longtemps avec un Anglais et qui est mort dans la guerre d’Indochine. Les films de guerre lui permettent de le revoir vivre, puis mourir, courir, puis tomber, s’éclairer de l’intérieur, puis s’éteindre, rire, puis souffrir pour finir par s’en aller définitivement… loin d’elle, à côté des Chinois au ciel.

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