«Péraudin, Ce diable d’homme»

Scène hautement symbolique que celle vécue sous les voûtes de la Cathédrale Saint-Pierre de Rabat le dimanche 29 juin 2003, vers vingt-deux heures trente, quand, à l’issue d’un époustouflant concert de musiques sacrées, le Maître, Louis Péraudin, au faîte d’une carrière dont on se demande quels sommets elle peut encore atteindre, a intronisé, adoubé, le disciple, Réda Bennani, quatorze ans.
Réda Bennani venait juste d’interpréter sans sourciller la partie pianistique de la fugue de la Petite Messe Solennelle du tout-puissant Rossini : il avait reçu sur la tête toute la chorale de Rabat déchaînée en plein accord avec l’esprit saint et portée par Mila Werenyck à l’orgue. Le gosse en était sonné, il y avait de quoi, et le Maître est venu le porter en triomphe.
Le message est clair et attendrissant: la relève du matin est assurée. Et toutes les troupes étaient là, au-dessus, en noir et blanc, garantes de ces extraordinaires architectures démiurgiquement orchestrées par un Louis Péraudin qui n’a jamais été si bon et, assurément, si heureux. Quel bonheur que d’arriver au crépuscule de la vie avec tout ce savoir et de s’offrir à soi-même la musique selon son cœur! Avec bon pied, bon œil et bonne oreille.
Avant cette scène, peut-être bien spontanée et jaillie de l’exaltation de l’instant, nous avions eu une heure-vingt minutes d’enchantement incrédule et admiratif. Pouvait-on en croire ses oreilles et ses yeux ? Nous étions bien à Rabat, avec des gens comme vous et moi mais qui chantaient comme à la Scala de Milan ou à Notre-Dame de Paris ! Un extrait du Requiem allemand du jeune Brahms, romantique dans ses élans et profond dans sa mystique, où l’on a pu prendre d’entrée de jeu toute la mesure des possibilités de cette petite centaine de choristes.
Le difficile Benjamin Britten (Suite de vieux Noëls) devait faire apparaître d’autres performances et éclater quatre magnifiques solistes : les soprani Wafaa Benabdelkamel et Hasnaa Bennani, l’alto Sonia Fakhir, et le ténor, surfilant très haut au-dessus des chœurs, Abdallah Lasri. Retour à Brahms, toujours jeune dans cette Rhapsodie pour alto où Jalila Bennani, dont les admirateurs suivent les progrès d’année en année, a joué en virtuose de tous les volumes et de toutes les couleurs de son timbre chaud et prenant. Et puis ce fut le Psaume 70 de Schutz, et Mourad Adberrahim, toujours égal à lui-même pour nous communiquer son sens à lui de l’émotion avec toutes les vibrations de sa basse pleine et tendre, soutenue et portée par un chœur d’hommes.  Et puis ce fut, non pas le choc, non pas la surprise, mais une autre magie : Rachid Benabdeslam compositeur, venu exprès de France, Rachid Benabdeslam désormais haute-contre de renommée mondiale, dans une bouleversante et délicate création de lui, « Les Parfums d’El Qods », interprétée toute en altitude et en finesse, accompagné au luth par Nacer Houari, à la clarinette par Filoul, au bendir par Anas Ismat. Après quoi, pour reprendre pied, Poulenc et ses Trois prières, sur un texte de Claudel : la pureté d’un chœur de femmes et l’angélisme d’un ténor, Abdallah Lasri. Et, pour clôturer en force et en beauté, cette messe du terrible Rossini dont nous avons d’abord parlé.
Le rêve était fini, la montée au ciel avait atteint son apogée et nous retrouvions la vie telle qu’elle est, mais plus douce, plus forte, valant davantage le coup. Par la grâce de ce diable d’homme qu’est Louis Péraudin, le découvreur de talents, de génies, le rassembleur ; le constructeur d’harmonies parfaites qui élèvent l’âme et lavent le cœur à l’eau lustrale. En 2004, la chorale de Louis Péraudin sera meilleure qu’en 2003, forcément, plus étoffée, plus riche, plus performante si c’est possible, et elle devra aller conquérir au Festival des Musiques Sacrées de Fès la consécration internationale.   

Jean-Pierre Koffel

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