Portrait : Driss Rokh, l’orphelin et «le père des arts»

Portrait : Driss Rokh, l’orphelin et «le père des arts»

«C’est sur le fumier que poussent les plus belles fleurs». Cette phrase proverbiale s’applique parfaitement à Driss Rokh. Issu d’un milieu pauvre, Rokh n’est pas né avec une cuillère d’or à la bouche. Fils de marchand modeste, l’enfant devait affronter avec ses six frères des conditions de vie difficiles.
Le décès prématuré du père en 1975, Rokh avait alors sept ans, en rajouta à la souffrance d’une famille déshéritée. L’enfant n’a eu aucun recours contre sa condition. A part cette belle graine de comédien qui a explosé sur le terreau de son quartier natal à Meknès, «Dyour Jdad B’ni M’Hamed». Et puis à «Ibn Toumart», l’école où l’enfant se fit remarquer par son don pour le spectacle. «J’étais sollicité à plusieurs occasions pour faire du théâtre, lors des fêtes du Trône, ou de fin d’année», se rappelle-t-il avec joie.
La graine allait pousser plus tard à l’ombre du collège «Allal El Fassi», où en plus de sa vocation de petit comédien, le potache se découvre une irrésistible passion pour l’animation. Plus irrésistible encore sera son penchant pour le ballon rond. « En plus du théâtre, je rêvais de faire du football», se souvient-il. « J’étais présupposé à intégrer le club de Meknès», ajoute-t-il. Simplement, une fracture fatale à la jambe fit partir ce rêve en fumée. Mais contre cette mauvaise fortune, Rokh fit bon cœur. « J’ai du coup renoué avec mes études au lycée Ibnou Al Haytam, pour me consacrer à la littérature».
Parallèlement à ses études littéraires, l’adolescent établit des contacts avec plusieurs associations et troupes de théâtre, dont « Rouad Al Khachaba» (Les Pionniers de la scène) et « Foursane Al Khachaba» (Les Chevaliers de la scène ). Rokh se dit redevable à la vie associative de lui avoir permis de fourbir ses armes de moniteur. Déshérité, il y trouvera la possibilité de cimenter son expérience d’animateur culturel. «Dans le cadre des colonies de vacances, organisées à l’époque par le ministère de la Jeunesse et des Sports, j’ai monté des sketches et animé des jeux au profit des enfants», explique-t-il.
Rokh en a tiré une occasion de se faire un peu d’argent de poche mais aussi et surtout de faire une connaissance qui changera le cours de son parcours. «Alors que j’étais en colonie à Ras-el- Ma (Ifrane), j’ai rencontré Tanan Boussif, un lauréat de l’Institut supérieur d’art dramatique et d’animation culturelle (Isadac).
Ayant découvert mon penchant pour le théâtre, il m’a appris que l’Isadac venait de lancer un appel à candidature à l’intention des bacheliers désireux de suivre une formation théâtrale. Pourquoi ne pas se présenter à ce concours, me demanda-t-il ?». « Je devais alors choisir entre faire l’Isadac ou poursuivre mes études à la Faculté des lettres et des sciences humaines Moulay Smaïl». « Après consultation de ma mère, je me suis résolu à intégrer l’Isadac», relate-t-il. En 1990, Rokh a réussi son concours d’admission à cet institut.
Mais la joie de la réussite ne tardera pas à se fracasser contre la dureté de la vie estudiantine. Et de nous égrener le chapelet des difficultés. «Pas de cité universitaire, modestie de la bourse d’études (1300 dirhams par trimestre), frais du loyer, cherté des livres, du transport…». Ce sont là autant de charges qui ont failli porter le jeune étudiant à renoncer à l’Isadac trois mois après son admission. « N’eût été l’encouragement de mon professeur, Jamaleddine Dkhissi, j’aurai fini par abandonner», reconnaît Rokh.
Ragaillardi, l’étudiant entame une longue et belle trajectoire. A l’époque où un étudiant de l’Isadac peine encore à maîtriser les b.a.-ba du théâtre, Rokh avait déjà tourné dans des films étrangers comme «Rencontre avec la Bible», joué aussi dans deux pièces de théâtre de Carlo Goldoni «A la recherche du mari pour ma sœur» et «Arlequin, valet de deux maîtres».
En 1993, Rokh se verra proposer par le compositeur franco-marocain Ahmed Essyad un rôle dans l’opéra « Le Collier des ruses». Une nouvelle étape pour Rokh se dessine. Le comédien fera son premier voyage en France.
A Strasbourg, où une tournée avec « Le Collier des ruses» était prévue, Rokh aura la chance de côtoyer la fine fleur des milieux de culture français : la metteur en scène Antorres, le directeur du Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris Marcel Bozollet (Ndlr : actuellement directeur de la Comédie française), sans oublier le ministre de la Culture Jacques Toubon. Sérieux et talentueux, Rokh se verra offrir une bourse d’études au Conservatoire de Paris.
Dans la capitale française, il rencontre le jeune réalisateur Fawzi Bensaïdi qui lui propose un rôle dans la pièce « La noce chez les petits bourgeois» (adaptation d’un texte de Bertolt Brecht). Suivra une étape fructueuse de stages de formation à l’équitation, à l’écriture de scénario avec Jacques Douillon (réalisateur du long-métrage « Raja», personnage interprété par la Marocaine Najat Bensalem)… Entre-temps, Rokh a bénéficié de bourses pour assister à plusieurs festivals de théâtre dont celui d’Avignon. « A Paris, j’ai eu l’occasion de voir plusieurs films qui m’ont bouleversé dont La jeune fille et la mort de Roman Polanski et Parix-Texas de Wim Wenders», se réjouit-il.
De retour au Maroc, Rokh décroche un poste de professeur d’art à la délégation du ministère de la Culture. Plus tard, il montera sa propre troupe «Théâtre des Sept» grâce au soutien du ministère des Affaires étrangères français. Pour cette troupe, il adaptera et mettra en scène plusieurs pièces de théâtre : «L’adolescence retardée» de l’Irlandais Donagh McDonagh «Fando et Lise» de Fernando Arrabal… Adaptateur, Rokh écrira sa première pièce de théâtre intitulée « Aouicha».
En 1998, il décroche à Rabat un rôle dans la pièce «Mademoiselle Julie» du metteur en scène irakien Jawad El Assadi. Cette pièce, écrite par le Suédois Güttenborg, fera l’objet d’une tournée en Suède. Gütenborg, Stockholm… ce sont là quelques étapes qui ont permis à Rockh de faire la connaissance de plusieurs personnalités des milieux d’art suédois : Eva Bergman, Karin Westrlund, Gü Mulla… En 1999, re-cap sur le Maroc où une carrière fructueuse attendait l’artiste.
Acteur expérimenté, Rokh sera appelé à jouer dans les films « Les amis d’hier» et « Mon samedi soir» de Hassan Benjelloun, «Aouchtam» et « Et après…» de Mohamed Ismaël, « Frontières» du réalisateur algérien Mostafa Djaâjaâ, «Regard» de Nordine Lokhmari, «Les quatre-cent-et-un coups» d’Abdelhay Laraki… S’agissant de télé, Rokh tournera dans les téléfilms «Le jeu d’espions» de Hakim Nouri, « Amouaj al-barr» de Mohamed Ismaël, « Petits secrets» d’Aziz Salmi, « Cris dans le silence» de Jamel Belmejdoub… Pour ce qui est de télé-feuilletons, il faut retenir ses performances dans «Dwayr z’man» de Farida Bourkia, «Hab lamzah» de Chakib Benomar, « Khalkhal Al Batoul» de Belmejdoub… En dépit de cette cascade de propositions, Rokh trouvera le temps de nourrir sa passion pour le théâtre.
Entre 2004 et 2005, il a écrit et mis en scène plusieurs pièces dont «Bladi, mon pays», «La dernière danse»… Et ce n’est pas tout… Rokh se prépare à monter son nouveau spectacle «Poupées en papier contre le programme».

Articles similaires

Laissez un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *